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12 ANNÉE N° 136 NOUVELLE SÉRIE 1er JANVIER 1925
LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
VALERY LARBAUD À PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE
« ULYSSES ». Réponse à M. Ernest Boyd
HENRI POURRAT JEAN L'OLAGNE
JOSEPH DELTEIL JEANNE D'ARC : À L'AVENTURE!
JEAN CASSOU PROPOS SUR LE SURRÉALISME
JOSEPH CONRAD CŒUR DE TÉNÈBRES (1)
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE, par ALBERT THIBAUDET
LITTÉRATURE ET POLITIQUE
CHRONIQUE DRAMATIQUE, par FRANÇOIS MAURIAC
LA GALERIE DES GLACES ; CHACUN SA VÉRITÉ
NOTES per ROGER ALLARD, MARCEL ARLAND, FÉLIX BERTAUX, BENJAMIN CRÉMIEUX,
RAMON FERNANDEZ, GEORGES GABORY, FRANZ HELLENS, ANDRÉ LHOTE, GABRIEL MARCEL,
HENRI POURRAT, JEAN PRÉVOST, HENRI RAMBAUD, FRANÇOIS DE ROUX, BORIS DE SCHLŒZER,
ALBERT THIBAUDET, ALEXANDRE VIALATTE.
LITTÉRATURE GÉNÉRALE. — Jules Laforgue, par François Ruchon. — Soleils
bas, par Georges Limbour. — Lettres de Marceline Desbordes à Prosper Valmore,
préface et notes par Boyer d'Agen. — Coup d'œil sur l'âme japonaise :
travers les villes en flammes, par Paul Claudel. — XXe Siècle, par Benjamin
Crémieux. — La Légende dorée des Dieux et des Héros, par Mario Meunier. —
Olivier de Serres, par Edmond Pilon.
LE ROMAN. — Le Chévreteuille ; Le Purgatoire ; Le chapitre treize d'Athénée, par
Thierry Sandre. — Emile et les autres, par Charles Derennes. — Souvenirs du
Jardin détruit, par René Boylesve. — Le prince Jaffar, par Georges Duhamel.
— Plainte contre inconnu, par Drieu la Rochelle. — Les cinq sens, par Joseph
Delteil, — Etienne, par Marcel Arland. — Jacqueline ou le Paradis deux fois
perdu, per Nicole Stiébel. — Les frères Durandeau, par Philippe Soupault. —
Françoise au calvaire, par Pierre Champion. — Le Cœur gros, par Bernard
Barbey. — La cellule 158, par Jean Tousseul. — Le crépuscule de M. Dargent,
par André Berge.
LETTRES ÉTRANGÈRES. — La vocation théâtrale de Wilhelm Meister, mtroduction
de Michel Arnauld.
LES ARTS. — Le Salon d'automne ; La jeune peinture be:ge.
LA MUSIQUE. — Gabriel Fauré : Les Ballets Suédois,
LES REVUES.
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ÉMILE MAZAUD. Dardamelle ou le Cocu. Comédie en trois actes. .… 8 |
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SHAKESPEARE. Le Conte d'Hiver. Comédie en 5 actes, traduite de l'anglais
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MARCEL ACHARD
WALBORULG
VEN EN AUTRE
TROIS ACTES ET QUATRE TABLEAUX
ON VOLS IN-16- DOUBLÉ-COURONNE =! 52. 2.
Ceci n’est pas à proprement parler
Une comédie.
3
| C’est une chanson
5 Et que vous avez chantée.
à Veuillez pardonner à l’auteur :
| La liberté grande qu'il va prendre a
: De la chanter après vous. *
| Et peut-être sur un autre air.
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ke
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NOTE BIOGRAPHIQUE
Né le $ Juillet 1899... Vache enragée.…. Souffleur au Vieux-Colombier… Journaliste au À
Figaro, à Bonsoir, à Paris-Soir, au Peuple.
L Trois pièces jouées : La Messe est dite, ez Février 1923, à l'Œuvre; Celui qui
| puni sa mort, ez Mai 1923 et V° oulez-vous jouer avec mo ? ex Décembre 1923,
| à l'Atelier.
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et effrayé par l’état d’esprit dont il apporte la preuve.
JEAN DE PIERREFEU, Journal des Débats, 26-11-1924.
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Un vrai don de romancier ; le dessin et la coupe du récit sont de
grand style.
ALBERT THIBAUDET, L'Europe Nouvelle, 29-11-1924.
ETIENNE est un rude tour de force... M. MARCEL ARLAND a
réussi là une analyse aussi poussée que possible... Si l’on songe en
outre que de tels tourments sont coulés avec application dans la
sérénité d’un style qui évoque la Princesse de Clèves, on se fera une
idée de l’œuvre étrangement poignante du jeune écrivain de La
Route Obscure.
Les TReEIZE, L'Intransigeant, 1-12-24.
Un beau et triste livre, byzantin, minutieux, nuancé, plein d’amers
et pervers raffinements. Et le style ne se départit jamais d’un ton
xvule siècle qui ne manque pas de grandeur.
LES ACADÉMISARDS, Paris-Soir, 2-12-1924.
M. MARCEL ARLAND est un tout jeune écrivain à qui les plus grands 4
espoirs sont permis. Depuis un an, il nous a donné trois livres : (À
FE TERRES ÉTRANGÈRES, ÉTIENNE, LA ROUTE OBSCURE, qui
VS témoignent chez un adolescent d’une rare volonté de renouvelle-
| 224 k ment, d’une distinction hautaine infiniment séduisante, enfin ce qui
ECS ER est mieux et dont toutes ces qualités apparentes ne sont que la trans-
position esthétique d’une âme profondément religieuse et difficile à
., 7! satisfaire, È
Re FRÉDÉRIC LEFÈvRE, Les Nouvelles Litiéraires, 13-12-1924.
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_ EXTRAITS DE PRESSE
Son livre est un chef-d'œuvre de pathétique et de discrétion. Le style offre une
plénitude et une maturité non communes. On y sent la virtuosité du poète et le
tact de l’humaniste. JEAN-JacQuEs BROUSSON, Excelsior, 1-123-24.
LE CHÈVREFEUILLE est aussi poignant que Mienne ; comme Mienne, on le dit
d’un trait, sans reprendre haleine... Résumer ce roman serait le dépouiller de
tout ce qui lui donne sa valeur, de tout ce qui explique les profonds échos éveillés
en nous. ORION, Action Française, 7-12-24.
SR ad mot ue URSS
Histoire étrange et romanesque où il y a beaucoup de chaleur contenue, de finesse
et de douleur. ANDRÉ CHAUMEIX, Le Gaulois, 13-12-24.
Le Prix Goncourt 1924 va particulièrement au CHÉVREFEUILLE, roman
d'analyse, étude d’un cas passionnel, d’un cas de jalousie, où l’auteur a su faire
passer le frémissement d’âmes délicates, fièvreuses, meurtries, broyées, trans-
‘ formées par la guerre. Le style de ce petit ouvrage est d’une perfection et d’une
sobriété remarquable. ; ;
… Le choix de l’Académie Goncourt emportera donc cette année l’approbation
unanime. ANDRÉ BicLy, L'Œuvre, 11-12-24.
LL.
On voit que ce roman a toutes les qualités pour plaire au public et aux délicats.
Il est romanesque, il est imprévu, il est cruel, il est ironique, il est écrit d’une
façon très sourcilleuse et très aisée cependant. M. THIERRY SANDRE est un
moraliste qui ne résiste nullement au désir de généraliser de temps en temps ses
remarques sur le cœur humain ; il a peint des tableaux exquis de ce Paris senti-
mental que les citadins aiment par-dessus tout, et des scènes sans emphase de la
vie guerrière. * ANDRÉ THÉRIVE, L’Opinion, 12-12-24,
On trouvera les qualités de Mienne dans le second roman de M. THIERRY
Ë SANDRE, LE CHÉVREFEUILLE : une grande aisance dans l’abstrait et un goût *
È très vif de l’analyse. GILBERT CHARLES, Le Figaro, 11-12-24. ||
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BND NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
REVUE MENSUELLE TER
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE
DOME TN
Le PARIS
3; RUE DE GRENELLE, 3
1925
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y} ve
A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES »
Réponse à M. Ernest Boyd.
Depuis la publication, dans le numéro d’avril 1922 de
la Nouvelle Revue Françaïse, du texte de la conférence que
j'ai faite sur l’œuvre de James Joyce et en particulier sur
Ulysses à la Maison des Amis des Livres le 7 décembre 1921
(c’est-à-dire environ deux mois avant la mise en vente de
la première édition de Ulysses) il a été plusieurs fois ques-
tion de cette conférence dans les articles que les critiques
de langue anglaise ont consacrés à James Joyce. Ainsi,
Arnold Bennett a écrit un long article sur Ulysses à propos
de cette conférence, et cet article, où l’éloge l’emporte de
beaucoup sur les restrictions, a eu dans toute l'étendue du
Domaine anglais un retentissement extraordinaire, dû
naturellement à la grande renommée dont jouit Arnold
Bennett comme romancier et à son autorité en matière de
critique littéraire ; article courageusement écrit, puisqu'il
devait, en faisant l’éloge de Ulysses, heurter de front un
des préjugés les mieux enracinés chez le grand public de
langue anglaise : l’horreur de toute espèce de franchise en
ce qui concerne les manifestations de la vie physiologique
et en particulier de la vie sexuelle, D’autres critiques, à la
suite d’Arnold Bennett, ont osé parler de Ulysses, les uns
pour le louer, les autres pour le blâmer, et plusieurs de
ces derniers m'ont mis en cause, et m'ont quelque peu
malmené pour avoir dit et montré que j'admirais ce livre.
Mais je n'avais rien à sjouter à ce que j'avais dit à mes
“3
À
6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
auditeurs de la rue de l’Odéon, et je n’ai pas répondu à
ces critiques.
Cependant un d’entre eux, d’origine irlandaïse et spécia-
liste de l’histoire littéraire de l’Irlande, M. Ernest Boyd,
auteur d’un ouvrage important sur la « Renaissance litté-
raire de l’Irlande » (Jrelands literary Renaissance) et qui se
déclare admirateur de Ulysses, ne cesse pas, depuis deux
ans, et chaque fois qu’il parle de James Joyce à ses lecteurs,
de m’attaquer avec acharnement. Il a de l’esprit et du mor-
dant, et semble bien résolu à mettre les rieurs de son
côté ; mais il reste courtois, et, digne du nom d’homme
de lettres, il maintient la querelle sur le terrain littéraire ;
bref, il mérite une réponse, et même je regrette de n’avoir
pas eu le loisir de la fui donner plus tôt.
Ce n’est pas que j'espère l’amener à une entente (ou à
une réconciliation) sur la question qui nous occupe l’un
et l’autre, et il ne s’agit ici que de répondre à ses attaques.
En effet, son point de vue est tout à fait opposé au mien,
et je vais le prouver dès à présent à Jui et au lecteur. Dans
son gros livre, Jreland’s Literary Renaïssance (où j'ai trouvé
sa première attaque contre moi), M. Ernest Boyd dit que
« l'effort que l’on fait actuellement pour séparer Joyce du
courant dont il est un affluent est singulièrement futile ».
Ce courant, c’est la littérature de la renaissance irlandaise
à l’histoire de laquelle M. Ernest Boyd a consacré son
livre et qu’il fait partir de l’année 1889. Eh bien, je pense
que, pour les futurs historiens de la littérature irlandaise de
langue anglaise, le «courant » sera l’œuvre de Joyce, et
l « affluent », tout ce qui la précédée en fait de littérature
anglo-irlandaise à partir de 1889. On le voit : l'accord est
impossible, et je m'attends, après cette déclaration, à être
encore plus sévèrement attaqué par M. Ernest Boyd. Mais
je me demande ce qu’il pourra dire de plus que ce qu'il a
A: PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES » 7
dit jusqu’à présent, sinon peut-être que j'ai perdu l'esprit.
C’est souvent le suprême argument que l’ainé lance à la
tête du plus jeune dans les disputes entre gens appar-
tenant à des générations différentes et qui ne peuvent plus
se comprendre. (J'avoue que je ne sais pas quel âge a mon
contradicteur ; mais le ton de ses articles, l’aversion qu'il
y montre à l'égard de la littérature d’avant-garde, la figure
de Jaudator temporis acti qu’il y fait, l'allure quelque
peu dogmatique qu'il y prend, le fait, par exemple,
qu’il déclare ne pas comprendre comment un auteur tel
que Marcel Proust, qui traite les sujets les plus scandaleux,
peut être lu autrement qu’en cachette, et discuté en public,
dans les pays de langue anglaise, tout cela me donne à
penser qu'il y a à peu près la même différence d’âge entre
lui et moi qu'entre M. Paul Bourget, par exemple, et
M. André Breton. Et pourtant je n’en suis pas très sûr, car
il m'arrive assez souvent, lorsque j'entends des conversa-
tions entre jeunes gens, de me sentir beaucoup plus
« monitoribus asper, sublimis cupidusque.. etc. », c’est-à-
dire beaucoup plus jeune, moralement et intellectuelle-
ment, qu'ils ne le sont ; moins discipliné, moins embar-
rassé de préjugés, moins docile, plus impatient de toute
espèce de joug, et j’oserai même dire : moins sérieux. En
tout cas, si je me trompe en répondant à M. Ernest Boyd
comme un homme relativement jeune répond à un aîné,
je le prie de me pardonner.)
Quoiqu'il en soit, depuis deux ans, à différentes reprises
et dans son livre même, M. Ernest Boyd m'a accusé
d’une « ignorance colossale de la littérature anglo-irlan-
daise », et c’est à cette accusation que je veux répondre en
démontrant que mon ignorance n’est pas aussi colossale
qu'il le croit.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
= Mais d’abord, une remarque générale : certains critiques:
de langue anglaise ont une fâcheuse tendanceà considérer
_les lettrés continentaux qui s'occupent des littératures de
langue anglaise comme des provinciaux mal renseignés,
_ incapables d’apprécier les ouvrages anglais, encore attachés
! aux préjugés de Voltaire et peut-être même capables de
_ préférer Dryden à Shakespeare. J'ai fait l'expérience de cette
tendance lorsque j’ai été éreinté par un critique londonien
_ à propos de mon Introduction aux poèmes de Coventry
_Patmore traduits par Paul Claudel. J'avais rabaissé Ten-
nyson pour exalter Patmore. Crime impardonnable, mais
* surtout profonde SAONE Cependant cette opinion
Taper est t'allée en déclinant, de telle sorte qu’ aujoue
_d'hui l'opinion que j avais émise il ya douze . ’aurait,
dinaire. Et récemment encore, un ae ne voyant
_ que je n'avais pas cité T. S. Eliot (Américain de naissance
t de nationalité) dans un article consacré à la poésie
nglaise contemporaine, avait si bien cru que si je l'avais
‘omis ce ne pouvait être que par ignorance, que, sans
même prendre la précaution de se renseigner et de lire un
_ second article consacré à la poésie américaine (annoncé du
reste à la fin du premier article) et qui contenait plusieurs
_ paragraphes sur l’œuvre de T. S. Eliot, il m’accusait d’avoir
parlé de choses que je ne connaissais pas.
A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE € ULYSSES »
a priori, et il s’efforce de la démontrer de deux manières :
par une ciialion incomplète d'une phrase de ma conférence ;
et par l'interprétation qu'il donne d’une comparaison dont Je
me suis servi pour rendre sensible aux auditeurs et aux lecteurs
français ce que je voulais exprimer.
_Je laisse de côté les attaques non soutenues de raisons
qui font cortège aux deux grands arguments de mon
adversaire, — comme celle-ci : « M. Valery Larbaud que
je soupçonne d’être le prototype de nos esthètes cosmo-
polites locaux (ceux de New-York). » J’adresse un salut
fraternel aux « esthètes cosmopolites de New-York » et
je m'en tiens à ces deux points précis.
D'abord, la citation incomplète. Mon ignorance éclate
quand je dis qu'avec James Joyce « l'Irlande fait une entrée
sensationneile dans la littérature européenne ». Et en effet,
cette phrase implique une ignorance complète des grands
écrivains anglo-irlandais antérieurs à la récente guerre
d'indépendance de l'Irlande : Synge, George Moore, Yeats.
Mais j'ai écrit : L’Irlande, on plutôt la Jeune Irlande. C’est-
à-dire celle d’après 1914, celle dont les journaux du monde
entier annonçaient alors (1921)le triomphe définitif, celle
qui venait de reprendre sa place parmi les nations indé-
pendantes de l’Europe. Et pour tous les auditeurs et lecteurs.
français, cette expression « Ja jeune Irlande » désignait
cette Irlande-là, sans équivoque possible '. Accessoirement,
M. Ernest Boyd fait remarquer (à propos de cette même
phrase qu'il a mutilée avec tant de sans-gêne), qu'il est
« suprêmement naïf » et même « touchant » de croire à
_ l'existence d’une littérature européenne. Et pourtant lui-
1. Justement, le 7 décembre 1921, quelques heures avant ma con-
férence, les journau* annonçaient la signature de l'armistice entre
l'Irlande et le gouvernement britannique ; et la conférence se fit dans
l'atmosphère créée par cette nouvelle, présente à tous les esprits.
p
à
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‘208
p,
TO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
même semble admettre qu’il y a eu et qu’il y a encore dans
plusieurs pays d'Europe un petit nombre d'écrivains qui
sont lus par les lettrés de tous les pays et dont l'influence
s’est fait sentir (ou se fait sentir) dans la littérature de ces
autres pays. Eh bien, c’est ce petit nombre d'écrivains lus,
étudiés et imités au-delà des frontières de leur domaine
linguistique que j'appelle « la littérature européenne ».
Les noms de Tolstoï, d’Ibsen et de Nietzsche que je citais
peu après avoir écrit les mots « littérature européenne » ne
laissaient aucun doute là-dessus. Est écrivain européen
Pécrivain qui est lu par l'élite de son pays et par les
élites des autres pays. Thomas Hardy, Marcel Proust,
Pirandello, Ramon Gomez de la Serna sont des écrivains
européens. Les écrivains de grande vente dans leur pays
d’origine mais non lus par l'élite de leur pays et ignorés
par les élites des autres pays sont des écrivains... disons
nationaux, — catégorie intermédiaire entre les écrivains
«européens et les écrivains locaux ou dialectaux.
Mais ici, c’est à moi d’être surpris et même « touché ».
Pour M. Ernest Boyd, — je vois cela écrit en toutes lettres
dans son dernier article de The New York Herald Tribune —:
& À peu près l'unique forme de consécration qui implique
qu’un écrivain possède une célébrité européenne ou mon-
diale c’est. » oh ! devinez quoi ? Le fait que les critiques
étrangers qui écrivent pour l'élite de leurs différents pays
s'occupent de ses ouvrages ? non. Le fait que les élites
<trangères achètent ses livres, et que les Jeunes de létran-
ger subissent son influence ? Non plus. C'est. le Prix
Nobel ! Une récompense officielle, c’est-à-dire un hommage
rendu à la réputation déjà acquise par un écrivain. Un
prix littéraire qu’on obtient à ancienneté. Un prix qu’un
nouveau Corneille écrivant aujourd’hui un nouveau Cid,
ou qu'un nouveau Baudelaire publiant cette année d’autres
Fleurs du Mal devraient attendre soixante ans, si même
ils l’obtenaient jamais... Et après avoir gravement écrit
cela, M. Ernest Boyd me conseille « amicalement »
-A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES )» ET
d'aller chercher « dans cette ville arriérée, Dublin » le sens
du comique qui semble s'être oblitéré chez « les nouveaux
esthètes ». Jai, nouvel esthète, visité il y a onze ans cette
« ville arriérée, Dublin », j'y ai passé deux très agréables
semaines, et bien que je n’y aie fait la connaissance d’aucun
homme de lettres irlandais, jai pu, en regardant les
étalages des librairies et en lisant les publications et les
ouvrages littéraires édités à Dublin, me faire une idée du
degré de culture de lélite irlandaise. Eh bien, je suis certain
qu'on n’y trouverait pas beaucoup d’intellectuels assez peu
au courant de la vie littéraire européenne, assez de leur
paroisse, pour penser : « L’Irlande est une des premières
nations littéraires de l'Europe, puisque M. W. B. Veats a
obtenu le prix Nobel. » Pourquoi pas la fleur d’or des Jeux
floraux ? Cette naïveté de mon contradicteur na rappelé
celle d’un étranger qui m'a dit un jour sans avoir la
moindre intention de me faire rire : « Si on réunissait en
trois ou quatre volumes tous les discours de réception des
Académiciens français depuis la fondation de l’Académie
jusqu’à nos jours, on posséderait ce qu’il y a de meilleur
dans la littérature française et on aurait à peine besoin de
lire le reste. » Ce sont là de ces choses qui nous désarment,
qui nous attendrissent, et qui mettent un point final à
toute discussion littéraire.
L
Pourtant je veux bien poursuivre celle-ci, et j'aborde le
second point sur lequel M. Ernest Boyd fonde son accusa-
tion d’ignorance. J'ai dit qu’un écrivain irlandais qui, de
nos jours, écrirait en irlandais serait dans une situation
comparable à celle d’un écrivain français qui écrirait en
vieux français. Il conclut de cela que je ne sais pas que
lirlandais est encore écrit et parlé, qu’il est, dans une cer-
taine région de l'Irlande, une langue encore vivante, et qu’on
l'enseigne à Dublin même. Maïs qui croira que j'ignore
12 : _ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
une chose si connue ? Ou qui pourra supposer que je
prends lirlandais, langue celtique, pour une ancienne
forme de la langue anglaise actuellement parlée par la
grande majorité des Irlandais en Irlande même et au
dehors ? Tout au contraire, on pensera plutôt que c’est lui,
M. Ernest Boyd, qui paraît ignorer que le vieux français est
presque aussi incompréhensible pour la majorité des Fran-
çais, et même pour les lettrés français, que peut l'être
l'irlandais pour la majorité des habitants de l'Irlande, et
qu’à part un nombre très restreint de spécialistes, personne
en France n'est capable de lire et de prononcer le vieux
français. Peut-être at-il cru que je voulais parler du fran-
çais d'Alain Chartier ou de celui de Villon ; mais cela
_ prouverait qu'il ignore absolument ce que les philologues
entendent par les abréviations V. fr. et O. F., ignorance
non pas colossale, mais un peu surprenante chez un lettré.
Mais enfin, puisque M. Ernest Boyd s’y trompe, et qu’on
voit parfois les mots « vieux français » employés abusive-
ment pour désigner la langue du xv° siècle (qui est en
réalité le Moyen-Français), je veux bien renoncer à cette
comparaison, et la prochaine fois que le texte de ma con-
férence sera ré-imprimé, on lira qu’ « un écrivain irlandais
_qui de nos jours écrirait en irlandais serait dans une situa-
tion comparable à celle d’un écrivain français qui écrirait
en breton moderne. »
J'ai répondu à la principale accusation de M. Ernest.
Boyd et je ne crois pas utile de répondre à quelques
reproches d'importance beaucoup moindre, que du reste
il n'a pas constamment reproduits ou qu'il a même aban-
donnés dans ses attaques récentes. Ainsi, il a dit que j'avais.
fait une description fantaisiste du manuscrit de Ulysses,.
qu'il a vu, alors que ce sont les brouillons préparatoires de
Joyce, qu'il n’a pas vus, que j’ai décrits.
A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE € ULYSSES )» 13
Et qui donc croira que j'ignore ou méconnais l’impor-
tance de l’œuvre de W.B. Yeats, encore que son prix
Nobel ne me donne pas autant de respect qu'il en inspire
à mon contradicteur ? Il nest pas absurde, non plus, de dire
que W. B. Yeats est un des précurseurs de James Joyce.
Par là même je reconnaïs l'importance de l’œuvre de
W. B. Yeats, dont l'influence se fait sentir sur tous les
écrivains irlandais qui sont venus après lui ; et si M. Ernest
Boyd n’a pas su démêler cette influence (aussi honorable
pour W.B. Veats que pour J. Joyce) dans Ulysses, qu'il
attende la publication du prochain livre de Joyce, où il la
constatera sûrement. Que si je préfère l’œuvre de Joyce à
celle de W.B. Yeats, c’est affaire de goût et d’affinités, et,
je ladmets, de partialité en faveur de l’art de ma propre
génération.
Si dans tout ce qui précède j'ai beaucoup parlé de ma
conférence du 7 décembre 1921, c’est qu’en effet il me
semble que les attaques de M. Ernest Boyd contre moi
sont indirectement dirigées contre l’œuvre de James Joyce,
qu'il prétend admirer pourtant. En somme il reproche à
Joyce d’avoir en moi, qui lai présenté à une partie du
public français, un admirateur colossalement ignorant,
maladroit et « esthète ». Mon admiration continentale lui
fait du tort, dépose contre lui. « La conséquence logique
de ce zèle doctrinaire d’une coterie, écrit-il, est de laisser
(laisser et non pas « mettre ») ce génie profondément irlan-
dais en possession d’une renommée prématurément cosmo-
polite, — fâcheux destin dont les écrivains isolés du milieu
dont ils font partie et qui sont présentés au monde sans
arrière-plan, ont toujours été victimes. » M. Ernest Boyd
plaisante : il sait bien que Ulysses ne connaîtra pas la popula-
rité continentale du Corsaire ou du Don Juan de Byron, et
que la renommée de Joyce demeurera pendant de longues
années une renommée d'élite, c’est-à-dire due à, et entre-
14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.
tenue par, des admirateurs éclairés et capables de replacer,
par la pensée, Joyce dans l’ensemble dont il fait partie (et
que selon moi il domine), et de bien connaître les arrière-
plans de son œuvre. Mais dans ce qu’écrit M. Ernest Boyd
je retiens le mot « coterie ».
La coterie, c’est « un servidor ». Mon nom cité peu
avant cette phrase (dans Zrelands literary Renaissance) me
l'avait donné à penser ; mais à présent il n’y a plus à en
douter : dans le dernier article de M. Ernest Boyd (N° du
15 juin 1924 de The New York Herald Tribune) il n’est plus
question de coterie mais de moi seul. Et cela me fait penser
qu'à l’origine, quand il écrivit son livre, M. Ernest Boyd,
mal renseigné, a dû croire que je n’étais que le porte-parole
d'un groupe d’admirateurs parisiens de Joyce, et que je ne
faisais que répéter ce que m’avaient dit des personnes de
l'entourage immédiat de Joyce. Mais depuis, j'ai profité d’un
interview pour éclairer un peu la religion de mon contra-
dicteur : j'ai pris l'entière responsabilité des opinions que
j'ai émises touchant l’œuvre de Joyce (qui n'avait même
pas lu ma conférence avant de l’entendre); j'ai montré,
puisqu'on m'y contraignait, mes titres et mes références de
traducteur d'écrivains anglais et d’angliciste militant, auteur
d'articles grâce auxquels les noms de plusieurs écrivains de
langue anglaise, anglais, irlandais et américains, ont com-
mencé à se répandre en France. J'ai montré enfin à
M. Ernest Boyd, qui a lu cette interview, qu’en reconnais-
sant chez Joyce un écrivain d’une très haute lignée, je
n'avais fait qu'ajouter un résultat heureux à ceux quiont
marqué ma carrière d’angliciste curieux des productions de-
la littérature contemporaine du domaine anglais, et que ce
n’est pas du tout par hasard ou par caprice ou par un
enthousiasme irréfléchi, qu'ayant pénétré dans cette salle-
remplie de trésors, Ulysses, je me suis mis en devoir de la
faire connaître à l'élite des lettrés français. La porte était
ouverte, disons entrouverte; les lecteurs de The little
Review avaient tous pu visiter cette salle, et déjà plusieurs.
A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES » IS
jeunes écrivains américains et anglais avaient chuchoté qu'il
y avait là un grand et curieux trésor ; mon seul mérite,
c’est d’avoir été le premier hors du domaine anglais à dire
sans aucune hésitation que James Joyce était un grand
écrivain et Ulysses un très grand livre, et cela, à un
moment où personne encore, en Irlande, ne l’avait dit.
Certes je n’ai jamais songé qu’un jour la nation irlan-
daise pourrait me voter des félicitations, félicitations qu’elle
devrait avant tout, à Miss Margaret Anderson, directrice
de The little Review, mais c’est pour moi une surprise
pénible de voir qu'un critique irlandais qui se déclare
admirateur de Ulysses cherche à réduire à néant le mérite
de leflort que j'ai fait pour appeler l'attention des
lecteurs continentaux sur Ulysses. Il est vrai que des
critiques anglais et américains ont approuvé cet effort et
l'ont soutenu, mais le blâme, en général, rencontre plus
de crédit que l'éloge, et les accusations de M. Ernest Boyd
commencent à se répandre déjà. Ainsi, dans le livre de
M. Herbert S. Gorman, qui a le ton modéré d’une étude
consciencieuse (James Joyce, his first forty years, Huebsch,
New York, 1924) je lis ceci (p. 126) : « Un personnage
tel que Stephen Dedalus ne pourrait exister nulle part
ailleurs qu’en Irlande, et c’est pour cela que certains cri-
tiques, parmi lesquels M. Valery Larbaud, vont trop loin
lorsqu'ils cherchent à enlever Stephen à son milieu intel-
lectuel natal et à faire de lui une création des lettres euro-
péennes en général. » La source de ce passage est visible-
ment la phrase du livre de M. Ernest Boyd que j'ai citée
plus haut. Mais d’abord c’est Stephen Dedalus lui-même
qui par ses aspirations et par sa vie cosmopolite sort de
son milieu intellectuel natal; et quand il y resterait,
comme Raskolnikoff reste dans le sien, ce ne serait pas lui,
ce n’est pas lui, c'est l’œuvre dont il est un des éléments qui
16 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
_ dépasse, par son ampleur et ses qualités de style, la catégo-
rie nationale. Mais au fond, qui cette remarque sur moi
atteint-elle ? James Joyce, déclaré incapable d’avoir créé un
personnage qu’on puisse comprendre hors d'Irlande.
C’est pour cela, surtout, que je tenais à répondre publi-
quement à M. Ernest Boyd : parce qu’à travers moi ses
critiques atteignent l’œuvre de Joyce. Quant à son admira-
tion (qui paraît croître d'article en article) pour Ulysses, on
m'a dit que dans une première édition de /relands literary
Renaissance M. Ernest Boyd citait à peine le nom de James
Joyce ; et ce ne serait qu'après le bruit fait autour de la
publication de Ulysses qu’il se serait décidé à parler longue-
ment de Joyce dans son livre. Eh bien, j'avoue que l’ab-
sence du nom de Joyce ne m'aurait pas du tout choqué
dans ce livre: c’est une histoire du mouvement littéraire
n'apparaît, tout à la fin, que comme un des petits poètes
de ce mouvement, et il devait être satisfait de la place
qu'on avait donnée aux poèmes de Chamber Music dans
ment avaient été Standish O’Grady et Douglas Hyde. Ses
figures de premier plan étaient Yeats, Synge et George
Moore ; et, dans une catégorie moins élevée, James Ste-
_ phens. En 1914 tout cela appartenait déjà à l’histoire litté-
raire. Avec la guerre anglo-irlandaise, menée parallèle-
ment à la guerre continentale, une première phase de la
renaissance littéraire de lIrlande s’achevait. Une autre
Dar . ‘
M commençait. À Trieste.
# VALERY LARBAUD
NA Post-Scriptum. — Au cours de la correction des épreuves
cr
Le de la réponse ci-dessus, j'ai lu dans le numéro de novem-
. bre 1924 de The Dial de New-York, un article de M. Ed-
irlandais de 1889 à 1914, et pendant cette période-là, Joyce
À Dublin book of Irish verse. Les précurseurs de ce mouve-
;
ï
-
GS NE cd DE cn
;
ÿ
4
A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE & ULYSSES »
mund Wilson sur le livre de M. Herbert S. Gorman cité
plus Haut, article dans lequel sont relevées plusieurs
légères erreurs commises par M. H. S. Gorman. Or, une
de ces erreurs provient des articles de M. Ernest Boyd
qui concernent ma conférence. Voici comment la relève et
la corrige M. E. Wilson : «.….. il [H. S. Gorman] dit que
M. Valery Larbaud a affirmé dans la Nouvelle Revue Fran-
çaise que Joyce avait écrit les différents chapitres [de
« Ulysses »] avec des crayons de différentes couleurs afin de
mieux marquer leur « symbolisme », et il semble surpris
de constater que le Manuscrit de Quinn est tout entier
écrit à l'encre noire ; mais ce que Larbaud a dit en réalité,
c'est tout simplement que Joyce, pour se retrouver dans
l'énorme masse de ses matériaux, avait imaginé d'indiquer,
avec des crayons de différentes couleurs, les notes destinées
aux différents chapitres de son livre. » (Edmund Wilson,
The Dial, novembre 1924, pp. 433-434).
Var
D
FOR + * FA Le
*
JEAN L'OLAGKE :
Le soir tombe. Il va pleuvoir. Le sombre ramas bleuâtre
du nuage se presse contre le long toit du mont levé
là-bas de biais sur la campagne. Dans ce vieux petit pays
des collines, des vergers de pommiers et dé noisetiers
dorment à l’écart. Que nous veulent-elles, ces choses, si
bonnes, si tristes ? D'ici l'on voit par la plaine les allées
d'arbres, lés lignes des terres, les fils des routes, jusqu’à
l’autre chaîne, basse au loin, et du mênie bleu fort que les
gentianes mouillées des pacages.
Qui regarde un homme au visage prend confusément
idée de son âme. De même, si l’on s'arrête, si l’on regarde
devant soi, ne sent-on pas on ne sait quoi d’incertain
comme une parole chuchotée émaner de cette contrée
assoupie. Pour que tout aille, que faudrait-il comprendre ?
pour qu’on sorte de cet ennui dans la vie, de cette lente
désolation, amicale pourtant, parce que la même dans tous
les cœurs ? Lee
.… Le soir tombe. Il doit faire du vent sur les plateaux.
Au-dessous du rocher des Trupies, là où les friches s'étendent,
je descends comme tant d’autres fois vers les pins et la
solitude. Deux, trois fleurs jaunes de l’arrière-saison font
lueur dans les genêts obscurs. L'oiseau de la pluie jacasse
et d’un vol en vagues va s’agripper à un tronc sous le cou-
vert. Quelqu'un me devance de touffe en toufle, quelqu'un
1. Pour servir d'introduction à un recueil posthume de Jean-Fran-
çois Angeli : la Métairie de Jean l’Olagne, suivi d’Equinoxes. Sous presse
aux Editions du Pigeonnier. æ
| JEAN L'OLAGNE |
qui va vite en silence. Voici que j'approche du pays plein
d'ombre. À: travers des groupes qui s’agitent sans bruit un
grand garçon passe en hâte. Là-bas un orphéon fantôme
joue sous les tilleuls, devant le train où des drapeaux bru-
meux battent Pair gris de l'aube. Et cà et là devinée, pressée
contre une SA une jeune femmé sanglote, sanglote,
dans la foule vague.
O'mon ami, mes amis de ce temps !
À peine as-tu pu errer dans ces campagnes, à peine
inventer leur secret. Ni Sur dy colline ronde, ce journal d’un
village que nous avons écrit ensemble, ni tes quelques
contes, ni tes poèmes même ne peuvent vraiment parler
pour toi. On'ne saura pas qui tu étais.
Une vie agreste, mystérieuse. Après l'enfance ici et le
collège, Rome à l'aventure. Les années où il! était soldat,
celles où il était répétiteur, étudiant, à Saint-Marcellin, à
Tournon, à Grenoble, à Florence.
Puis les troïs mois de professorat à Annnecy. Et l’espèce
dé grande inquiétude qui le travaïlle, lui faisant tout cher,
soudain le ramène en ce canton. La guerre. Le rr juin r9r$,
à Paube, dans un petit bois d'Artois, il tombe devant les
Allemands qui contre-attaquent. On ne saït rien de plus.
Une ombre...
Dans les Jardins sauvages j'ai essayé de parler de sa vie et
de son œuvre. Mais je ne pouvais peindre que ses entours.
Sa plus sourde passion, cette inquiétude: qui était son âme
même, comment la dire ?
Peut-être, si l’on savait se pencher sur ce petit recueil,
si l’on savait bien. Il y 4 là les vers de‘sept années. C’est
comme une piste de chasse, à travers la feuille et l'herbe. A
la suivre, ne croit-on pas entrevoir, par instants, sous les
vapeurs, le jardin défendu, qui n’est autre que ce monde
mais ce monde enfin relevé de la chute et tel que nous
saurons le voir quand'toutes choses seront, — dans le
Royaume.
D'abord il ne s'agissait, selon ton mot, que de « se cou
20 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
vrir la tête d’un papier », contre le gros soleil. Ecrire, c’est
faire glisser des images, des personnages, entre soi et le
siècle ; c’est élever une cloison derrière quoi vivre libre
dans son Port-Royal.
Mais déjà, quand tu vaquais près des amers villages de
granit ou des chemins bordés de pierres au dos des collines,
tu allumais ainsi qu’un berger le vieux feu rustique de la
fantasmagorie. « Elle avait des cheveux comme un char de
foin. » Ce mot d’un bouvier, il suffit que tu l’entendes sur
la route: de la graine rouge la fumée lève, le songe
d’Abandonné monte, s’étend suivant la pente dans la douce
combe solitaire.
Puis il y a eu la Métairie de ce singulier Jean l’Olagne,
à la recherche d’une allégresse et d’une force. J'en ai dit
trop longuement l'aventure pour y revenir. Tu avais trouvé
en cet insolite lyrisme un domaine à toi, paysan et un peu
fol, sous le signe de l’alouette. Ainsi dans les branchages, au
pli du mont, mi-fabrique à papier, mi-couvent, l’antique
logis qui avait été celui de ton grand père. Et le matin,
devant le haut filet d’une fontaine, la maison à histoires, à
trésor caché, marquée en rouge de lettres mystérieuses sur
sa façade, reflétait le soleil levant dans ses petits carreaux
noirs, comme si quelque or légendaire flamboyait de l’inté-
rieur.
C'était là le château où rencontrer les fils de fée, ces
voyants de campagne qu’une soudaine démarche de leur
imaginative emporte parfois jusqu'aux abords de l’autre
planète.
Mais tu ne songeais qu'à passer outre. Au début de
1914, le manuscrit de la Métairie est débroché, brûlé en
Parties
Tu errais encore derrière les fermes, sur ces gazons où
des plumes blanches traînent parmi les chardons, entre les
fagotiers. Un vieux bonheur campagnard semble mort de
décrépitude sous les ormeaux du jardin redevenu sauvage.
Les demoiselles des domaines, col nu, figure claire et fière,
nert- GE
Has ln ut di) Éd
JEAN L'OLAGNE : 21
on ne les verra jamais. Un doigt marquant la page dans le
livre, elles suivaient rêveusement l'allée de chênes et
leur ample robe balayait par moments lherbe grise
de pluie. Elles avaient de beaux yeux sombres dont les
regards allaient vers la montagne où la nue s’enroulait sor-
tant des hauts ravins.
Des jeunes hommes les ont vu passer sur ces chemins
abandonnés, et eux non plus n’ont pas été heureux. Jamais
personne n’est heureux. Besoin de la solitude, qui reste le
désir d’une compagnie. Il faudrait « changer la vie », peut- :
être, trouver l’incantation qui rend toute chose transparente.
Alors, tout nous étant ouvert, dans ce pays selon notre
cœur, de ces solitudes pareilles, nous saurions faire enfin une
amitié. |
Avec pour génie cette tendresse hallucinée dans le cœur,
pourrait-on transformer le monde ? Percer ce secret qui
flotte sur la prairie, qui traîne dans le vent sous le ciel lourd
et bon du soir, saisir. mieux ces fêtes d’une minute qui
semblent nous rendre la patrie véritable... Mais déjà
le brouillard et l’ombre reviennent avec ce vent, et il
nous faut aller à nouveau, sans savoir, dans l’obscurité
descendue.
Sans rien publier, il cherchait, à l'écart, travaillé de
sombres fièvres. Puis il se tut. « Les mots font mal à ceux
qui vont mourir. » [Il savait tout d'avance.
Là-bas, dans la boue, il resongeait à sa pastorale. Le
monde même avait changé. Sa tâche lui était remise, il
avait retrouvé la force.
« On se mit à rigoler comme des fous, a écrit son cama-
rade, et je puis vous dire que nous sommes sautés les pre-
miers dans la tranchée boche... moi je le suivais et lui
me disait toujours que si sa mère le savait dans un état
comme nous étions, elle en mourrait, car il pensait tou-
jours à vous autres... »
La même nuit dans une tempête de terre, d'acier et de
| fumée, il s’abattait sous la rafale des mitrailleuses. Il
122 à LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
dit qu'il aurait voulu mourir au milieu des siens et
embrassa son camarade. Les Allemands survenaient. On
_ n’a rien su de plus.
Ayant accepté de mourir, c’est ainsi qu'il est mort, seul,
dans l’aubeaffreuse d’un boqueteau durementconquis. Pour
attester son sang reste ce petit livre. Saura-t-on l’accueillir et
y trouver la passion d’une vie ?
Il: »’a rien voulu peser de ce qu’il donnait. Et pourtant il
avait la clef peut-être d’un domaine où jamais nous m’entre-
rons, parce qu'il est mort.
… Le pivert revole plus loin, d'a se en-arbre. Entre les
pins:assombris je reviens vers la route sans le compagnon
d'autrefois. Le jour s’en va, et le mois, et l’année. Mais
l'heure de Dieu arrivefa, où tout prendra sa vraie figure,
comme l'ont toujours pressenti les poètes. Nous ne te
reverrons. pas avant, dans cette nuit où ton corps même s’est
dissous. Mais alors, quand tout sera, nous te retrouverons,
toi qui voulus tout trouver avant l’heure.
Soudain, de derrière la colline, parce que les lampesélec-
triques de la petite ville s’allument d’un coup, monte une
faible, une étrange lueur dorée.
HENRI POURRAT
Ambert — novembre 1924.
JEANNE "D'ARC®E
A l'aventure !
Jeanne monte à cheval. C’est un cheval bai-brun, de race.
picarde, long et le nez en feu. Il coûte 12 francs, et il hen-
nit tout joyeux d’avoines. Il porte un coquelicot dans
chaque oreille et une pucelle sur le dos. ;
Derrière Jeanne s’aligne son escorte, les six copains qui
vont l’accompagner à Chinon. Il y alà le chevalier Jean de
Metz, l’écuyer Bertrand de Poulangy, Jean de Vienne,
héraut du roi, l’archer Richard, et enfin Jean et Julien,
serviteurs du chevalier et de l’écuyer. |
Robert de Beaudricourt assiste au départ. Voilà l’homme
de sens rassis, l’homme qui conseilla de renvoyer Jeanne
à son père «avec de bonnes buffes et de bons torchons ».
Un homme de sens rassis est un excellent instrument.
Mais le sublime lui est étranger, et.ce n’est jamais lui qui
_ sauvera le monde. Les œuvres de génie réclament une
fillette, un pâtre, un dieu.
Aujourd’hui, Beaudricourt est là. Ilremet lui-même une
épée à Jeanne, I] lui passe la main dans les cheveux, lui
casse du sucre sur le nez.
Déjà le soleil se lève, un pâle soleil d’Est, tout militaire,
clos comme une forteresse. Les nuages ont lair de
murailles. Les choses ont de rudes attaches, tout est solide
et fidèle au sol. Il fait tiède, et le vent sent les larmes.
Tout Vaucouleurs est là, hommes de labeur, femmes de
Éte ‘Copyright by Bernard Grasset.
42)
Ne
;
24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
service, gosses rougeauds et ronds : paysans épais, tout
clairs de terre et de destin ! L’horizon est fermé à clef. Les
arbres retournent à leurs racines et les prairies se pelo-
tonnent à leurs coteaux. Sur la route, les cailloux ont une
odeur de patrie.
La petite troupe part.
Jeanne dira plus tard : « Eussé-je eu cent pères et cent
mères, je serais partie | »
Elle se tient droite et rose sur son jeune cheval en feu,
dans son gentil habit d’homme; la chronique dit «en
gippon, avec des chausses longues liées par des aiguillettes,
des éperons et un haubert ».
Vers midi, on fait halte. On s’assied dans un champ de
betteraves, et on casse la croûte. Poulangy a apporté quel-
ques victuailles, un poulet froid, des œufs, du jambon fumé.
Jeanne, dans la nouveauté de ce voyage au grand air, dans
limpromptu de ce déjeuner champêtre, dans son rôle de
jeune chef, est en gaieté. Elle rigole, fait des jeux de mots.
— Et le pinard ? dit-elle. |
On mange sur le pouce, les genoux pointus, la langue
saliveuse, le cœur à l'aise. Tout le firmament au-dessus
d'eux est une nappe blanche. On mange sous la nappe,
avec des rires et de grands coups d’eau. Un peu d’enfan-
tillage ne gâte jamais les choses divines. Je suis sûr que
dans ton Paradis, Jeanne, Dieu fait la manille avec les
Anges!
On remonte à cheval. On repart. Toujours, lorsque
sonne le dernier coup de douze heures, une légère tristesse
envahit l'atmosphère parce que déjà le jour commence à
descendre. Mais la petite troupe chevauche dans le conten-
tement de la conscience et de l'estomac. Il suffit d’une
sc né Sistiteti Shut ES SS
25
bonne digestion pour rajeunir le firmament. On va, par les
chemins détournés, les sentiers de traverse. On évite les
villes, les villages. On avance, le long des bois et des ruis-
seaux, en devisant, et les chevaux pleins d’herbe et de
liberté caracolent sous un grand ciel.
Bientôt, on atteint l’'Ornain. C’est une rivière étroite
mais assez profonde, eau dormante, racines. Les chevaux,
manquant d'espace, y nagent mal. Il faut passer à gué, à
pied. On descend de cheval. Jean et Julien, les serviteurs,
emmènent les bêtes en amont, cherchant un endroit plus
propice. Jeanne ôte son haubert, dénoue ses aiguillettes,
remonte ses chausses de peur de les mouiller. Elle entre à
l’eau, pieds et jambes nus, frileuse et riante. Elle blague :
« Pfff! Cette eau est froide comme une Anglaise ! » À côté
d'elle, Jean de Metz et Poulangy la soutiennent par les
bras. La jeune fille, chatouillée, devient vite petite fille.
Elle pousse des cris d’agneau mortel, montre ses dents aux
poissons. De menus poissons doux comme des lunes jouent
à ses pieds, lui lèchent la rotule et les talons, vouent leurs
écailles aux orteils. Peu à peu, l’eau devient plus profonde.
Jeanne relève encore ses chausses. Diable! Elle montre le
bas de ses cuisses. Maintenant, sa pudeur s’alarme. Elle
s'arrête au milieu du courant. Metz et Poulangy, gaillards,
l’entraîinent en plaisantant. Jeanne leur dit gentiment:
« Fermez les yeux ! Je ne veux pas qu’on me regarde! »
Je pense que ni le chevalier ni l’écuyer... On atteint le
milieu du lit. À ce mot de lit, Jeanne rougit encore. La petite
paysanne saine de corps est rouge comme une cerise. Elle
crie maintenant: « Laissez-moï ! Laissez-moi ! » Elle essaye
de retourner en arrière. L'eau lui chatouille les cuisses, lui
met du froid au cœur, lui ôte tout son sang-froid. Elle se
débat, tandis que les deux hommes la poussent. Et soudain,
elle songe aux anges. Un merle chante dans un vergne.
Le vergne chante dans le vent... Le vent chante dans le
ciel Letcietesticonstellé d'anges:;: #Onsethite-ers
l'autre rive. L’eau est plus basse, Jeanne laisse retomber ses
JEANNE D’ARC
"726 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
chausses jusqu'aux genoux. Elle s’apaise. On aborde. Elle
_s’enfuit derrière un buisson, se rajuste. Puis, à ses deux
compagnons :
— Vous n'avez rien vu?
De nouveau, on chevauche dans les labours, dans les
luzernes. Le roulis des chevaux imprime au cœur de Jeanne
des mouvements d’alléoresse. Les sabots des bêtes sonnent,
et les hommes puisent dans ce rythme une étrange sécu-
rité. Rien n’apaise l’âme humaine comme une sorte de
balancement, une cadence un peu monotone. Le çalme
est fait d’oubli, et la joie participe du néant.
Le soir vient. La troupe est lasse. Le firmament, au
moment de disparaître, s’enfouit dans la poitrine des
hommes. Maintenant, on va en silence. On longe un taillis
d’épines, on suit un chemin à charrettes. Les chevaux hen-
nissent à tour de rôle, et leurs hennissements sont coupés
de grillons et de chouettes. La nuit arrive à marches forcées.
Bientôt, le terrain devient plus sec, plus rocailleux, et sou-
dain les chevaux, à grands coups de sabots, font jaillir
tout un ciel d’étoiles…
I va falloir s'arrêter, dormir. Tous songent. C’est la pre-
mière fois qu’ils vont s'étendre dans l’immensité, coucher
avec la nature nue. La nuit, la nature est une grande bête à
poil...
On choisit un bois de hêtres. On s'arrête. On attache
les chevaux aux arbres. Le vent court de branche en
branche, avec 51 grande voix végétale. Les serviteurs
allument un feu de ramilles. La flamme monte, jetant .de
vastes taches sur la robe.des chevaux.
On fait cuire des œufs dans la cendre. On mange. Mais
l'appétit est maigre. L'obscurité autour d'eux se fait de plus
en pluslourde. Un peu d'angoisse se glisse dans les coins.
La fatigue peut-être ! Un vague regret aussi, le regret de
leur pays «et de leurs maisons. Poulangy, par bravade,
siffle. Richard jette des branchages.dans le feu. Les chevaux
font un décor d’encolures.
JEANNE D’ARC 27
Pour la première fois, Jeanne :se sent seule, seule avec
six hommes. Elle songe qu’elle va dormir à côté de
six hommes. Elle a beaucoup de honte, et un peu d’effroi.
Déjà, Julien rassemble des tas de feuilles, prépare de sèches
couchettes. Jean de Vienne.s’étend dans un fouillis de cou-
vertures. l
Jeanne hésite, pleine de trouble. Elle sent le besoin de ne.
délais, de silence. Elle dit :
— « Couchez-vous et dormez, mes amis. Je vais faire
ma prière ».
Elle s'éloigne du cercle, s’agenouille aux pieds d’un
hêtre, à l'écart. Les mains jointes devant l'arbre, les yeux
joints devant Dieu, elle prié. Elle prie, et soudain sa prière
éclate en larmes, son cœur éclate en étoiles. Entre les
branches, à la clarté de la lune, Domrémy apparaît. Les
maisons viennent à «elle sous la conduite du clocher. Sa
mère est là qui trait les vaches, et le chien Job aboie de
plaisir. Ses frères sont à table. La soupe aux choux fume
comme une belle prière. Une fourchette d’étain tombe sur
le sol, et le chat jaune miaule de bon cœur. La chambre de
Jeanne s'ouvre. Le petit lit apparaît, vide. Et soudain,
Jeanne se sent prise d’une lassitude générale. Elle éprouve
le besoin absolu, la nécessité universelle de.s’étendre dans
ce lit, d'y dormir un tranquille sommeil. A :cet instant,
toutes les missions de la terre, toutes les œuvres de ce
monde Jui paraissent vaines, d’une vanité accomplie. Rien
ne compte à ses yeux qu'un peu de sommeil. Nuit-divime
du jardin des Olives, quelle terrible humanité tu
témoignes ! J'imagine qu’à l'heure de la mort, l’homme
ainsi se sent soulevé par la formidable attraction du som-
meil, du sommeil éternel.
Jeanne pleure maintenant devant le hêtre solitaire. Dom-
rémy a disparu avec ses vaches et ses Vosges. Le vent
&
28 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
froid gronde là-haut comme un chien dans le troupeau des
étoiles. Jeanne pleure, et ses larmes attendrissent enfin ses
yeux arides, apaisent son imagination. Elle prie, et sainte
Catherine, sainte Marguerite descendent des hauteurs,
posent leurs quatre mains sur son front, lui parlent à voix
d’or dans l’accalmie de la nature. « Je vous salue, Marie,
pleine de grâce... »
L'âme calme dans la nuit heureuse, Jeanne rejoint lente-
ment le bivouac. Elle entend ses copains rire dans l'ombre.
Et la voix humaine, dans cette solitude, lui va au cœur.
Elle s'approche. Les six hommes sont accroupis en rond,
autour d’un nid d'oiseau. Pendant qu’elle priait, ils ont
découvert le nid dans un buisson. Ces froids lorrains ont
l’âme assez ingénue pour goûter ce qu'il y a de grandiose
petitesse dans un nid. Un peu de gaminerie sied aux rudes
âmes. Ils ont ravi le nid en rigolant, et ils sont là, en train
de gober tranquillement les œufs.
Dans le petit vase de crin, les coquilles blanchâtres luisent
au clair de lune.
D’un seul coup, Jeanne surgit formidable. La colère en
elle éclate en crête de coq. Dans sa riche chair de paysanne,
le sang a des révoltes magnifiques. Toutes ses veines s’em-
plissent de nuit. Elle gueule:
— «Sacrés voyous, est-ce ainsi que vous traitez les
oiseaux de Dieu ! Je vous ferai couper les oreilles, et je
vous pendrai aux sapins du ciel. Vous êtes de mauvais gar-
çons, et je ne vous aime pas ! »
Les six hommes baissent l'oreille sous la lune, penauds
et la conscience sale. Ils restent immobiles, tout rapetissés
par la peur.
Mais déjà Jeanne a si pitié d'eux. Sans transition elle éclate
de rire, et leur sautant au cou elle les embrasse un à un à
grand bruit.
Elle s'étend toute harnachée sur le sol. Elle refuse d’enle-
ver la moindre pièce de son équipement. Metz et Poulangy,
à demi-dévêtus et enroulés dans des couvertures, se
JEANNE D’ARC 29
couchent l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Elle gît,
petite fille pubère, entre les deux hommes d’armes.. (Ah!
vil lecteur de 192$, pas un sourire, au moins, entends-tu,
je ne permets pas !.. « Sed ipsa puella jacebat juxta eum
testem, suo gippono et caligis vaginatis induta »). Il fait
froid. Le ciel est clair et tout ruisselant d'étoiles. Jeanne,
étendue sur le dos, les mains jointes, attend le sommeil.
Mais un pudique malaise la tient outre mesure éveillée.
Elle sent à ses côtés les deux chastes hommes, et sa pensée
surveille les régions de la chair. Elle contemple le firma-
ment où les commandements de Dieu s'inscrivent avec des
mots d’astres. Elle a vaguement conscience qu’elle ne
pourra dormir que lorsque ses deux compagnons seront
plongés dans le sommeil. Elle songe au gentil Dauphin qui
l'attend dans une belle ville de la Loire. Elle songe.
Soudain, au-dessus d’elle, perché sur le hêtre, un rossi-
gnol se met à chanter. Car les commandements de Dieu
s'inscrivent aussi dans les plumes des rossignols. Chant peu
à peu tourmenté et accru dans l’ombre où six hommes
s’endorment. La modulation monte vers les planètes, des-
cend vers Jeanne, se propage en tous sens dans cette terre
de France, dans cet air de Charles de Valois. De sorte que
peu à peu l'oiseau se perd dans les espaces des rêves, et
que maintenant c’est la France qui chante.
Jeanne écoute avec toutes ses moelles. Autour d’elle, les
hommes se sont endormis. Ils ronflent sonores et pleins
d'ombre. Et Jeanne écoute la mélodie du rossignol, le ron-
flement des hommes.
100, tiistirerirarirari.
Bercée par un rossignol de France, gardée par six hommes
de France, Jeanne dort.
JOSEPH DELTEIL
PROPOS SUR LE SURRÉALISME
Le radicalisme de M. André Breton force la sympathie.
Ibest bien qu'un jeune homme et, à sa suite, toute ume
génération, proclame avec tant d’insistance l’absolue liberté
de l'esprit. Ce goût du sublime et les ridicules par quoi il
se manifeste, ce dégoût aussi, cette haïne vigoureuse des
conditions planétaires de la pensée nous entraînent, par ins-
tants, jusqu'en des régions voisines de celles où aspirent les
mystiques et décrites en formules qu'un Espagnol n’eût pas
désavouées, telles: celle-ci: « C'est la plus belle des nuits,
la nuit des éclairs. » Ce fanatisme était nécessaire pour
rendre à. la poésie, bien que le surréalisme feigme de la
mettre à læ portée de toutes les intelligences, une allure
exclusive et agressive que l’envahissement du rationalisme,
dont M. André Breton, avec une éloquence de: tribun,
signale les horreurs, aurait pu lui faire perdre.
C’est en: vertu de ce bel extrêmisme que M. André
Breton commence son manifeste par le procès du roman.
Les concessions à une phraséologie courante que semble
“exiger cet art révoltent M. André Breton, et sa dialectique,
ici, nous avertit déjà de la simplicité à laquelle il réduit les
problèmes les plus nuancés. Qu’une angoisse saïsisse le
romancier devant la forme banale sous laquelle il lui faudra
bien faire son: rapport, dire le jour, l'heure, la température,
nous le concevons. Néanmoins M. Breton pourrait conce-
_ voir aussi que le romancier triomphe du péril avec autant
_ de grâce que le poète fait de ceux que son jeu particulier
_ lui présente. Les éléments à combiner sont, pour le roman-
PROPOS SÛR LÉ SURRÉALISME JE
cier, différents, plus complexes peut-être. Et son informa-
tion, pour banale qu’élle soit, pourra avoïr une résonance
et un accent aussi troublants que la trouvaille lyrique la
plus inattendue ét la plus définitive. M. Paul Valéry, selon
M. Breton, se serait déclaré incapable dé jamais écrire:
« La marquise sortit à cinq heures. » Maïs le même
M. Valéry se faisait fort, un jour, de distinguer divers
mathématiciens au style selon lequetils développaïent leurs
équations. Ainsi le premier reproche que l’on pourrait faire
à M. Breton serait, alors qu’il était en son pouvoir de
pousser un cri d'alarme, large et bienfaisant, pour la
défense et l’illustration de la plus personnelle et de la plus
secrète activité de l'esprit, de restreindre son champ d'action
et de ne plus proposer à notre activité qu’un charmant
jeu de société, ersatz des petits papiers et des tables tour-
nantes.
Un manifeste en faveur des droits au rêve et à fx fantaisie,
un appel aux armes de linconscient venant après de sï chers
exemples, tels qe ceux de Proust et de Freud ? Non. Et
quelques pages plus tard, démertant sa promesse de nous
soulager des faix qui nous étouflent, l’auteur nous déçoit
encore par ce besoin de limiter, à Ia façon des dictateurs
révolutionnaires, les libertés qu’il nous avait faït espérer :
en effet, M. Breton se refuse à étendre aux littératures du
nord et aux littératures orientales, « sans parler des l'ittéra-
tures proprement religieuses de tous les pays », lé bénéfice
des qualités qu’il découvre au merveilleux des romans-feuil
letons. Je m’indigne de cette incompréhension, moi qui
reconnais à ces littératures plus de vertus que n’en con-
tiendra jämais toute la philosophie de M. Breton ét qui
nai jamais pu entendre de Platon que ses mythes. « La
plupart des exemples que ces littératures auraient pu me
fournir sont entachés de puérilité, » tranche dogmatique-
ment M. Breton, oubliant qu’il vient de faire l'éloge de cet
état de surréalisme pur qui s'appelle l’enfance. M. Breton
ést un esprit sérieux qui ñé supporte point qu'on lui raconté
R::
32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
des sornettes. Inutile d’aller plus loin que ce second trébu-
chement pour reconnaître ce qu'est surtout M. Breton: un
français — comme les autres.
C’est encore la tragédie de l’esprit français que de sentir
ses entraves et de ne s’en pouvoir dégager. Cette héroïque
nécessité d’absolu qui, dans une vue claire et irréfutable,
lui révèle notre misère, l’esclavage à quoi nous réduit
le langage quotidien et ce paysage de glaciers et d’éther
auquel il nous faut tendre est en même temps ce qui
cause sa perte et l’oblige à réduire les données du problème
littéraire à leur plus simple expression. De ce problème
l'esprit français néglige mille éléments pour ne plus
considérer que les plus abstraits, c’est-à-dire les mots,
dépouillés de toute leur saveur jusqu’à la sécheresse de
leur noyau et ramenés à la virginité de chiffres. Combi-
naisons mathématiques, considérations astrales, recherches
dans le désert : au lieu d’embrasser les transformations les
plus complètes et les plus imprévues et de retrouver la
formule de ces alchimies sensorielles dont l'exceptionnel
Rimbaud emporta le secret, le surréalisme de M. Breton
ne nous propose plus qu’une monotonie linéaire, ingé-
nieuse, volontaire et raide.
Car le modèle exposé en vitrine, ce fort brillant Poisson
soluble ne saurait m’ôter de l’idée que M. Breton est l’un de
nos plus savants poètes. Si l’intérêt des poèmes écrits avant
l’ère du surréalisme consiste souvent dans la part d’incons-
cient qui est en eux, l'intérêt des poèmes de M. Breton m’ap-
paraît souvent dans la part inéluctable de conscient qui les
anime et les dirige. M. Breton doit se résigner à être un
vrai poète et à faire naître, comme les autres, des poèmes
en ce point, variable selon les conditions et les méthodes
de chacun, où s'unissent le résultat d’une longue expérience
technique et le mystère d’une existence intérieure, obscure
et incontrôlable. M. Breton est aussi un de nos poètes les
plus vigoureux, car parfois son tempérament lyrique rompt
ses intentions et, malgré un illogisme artificiel qui n’ap-
PROPOS SUR LE SURRÉALISME 52
porte rien d’essentiellement neuf puisqu'il n’est qu’une
réflexion de la logique, un autre plan surgit, véritablement
poétique : une création complète, complexe et homogène,
un magnifique poème crève toute cette géométrie, tel le
passage final: « C’est dans la salle de bains que se passait
le meilleur de notre temps... ».
L'erreur où se complaît M. Breton et cette unilatéralité
de sa passion, j'en distingue encore la cause dans ce point
de vue historique auquel s'attache chaque nouvelle généra-
tion dès qu’elle a vu l’écume de la précédente mourir sur
la plage. Nous voici pourris d’anecdotes, ayant la connaïis-
sance extra-lucide du passé et de l’avenir, impatients à notre
tour de remplir systématiquement notre place dans les
manuels. Le succès des gazettes littéraires nous enseigne que,
plus que pour la littérature, les littérateurs n’ont de goût
que pour la vie littéraire. Et les derniers venus se sentent
anxieux de pousser jusqu’à une attitude extrême la doctrine
dont les chroniqueurs à venir étaieront ce qui ne devrait
être que leurs caprices ; ils la leur désignent d'avance, la
leur commentent, leur en démontrent la nécessité. Le fait,
le simple fait que telle école existe suffit à justifier ses pro-
ductions. L’argument ontologique de Saint Anselme pro-
clame la gloire du surréalisme. Hélas! L’intégralisme aussi
exista, et tant d’autres doctrines dont nous ne savons pas
le nom et dont le Figaro publia les manifestes. Le concept
de nouveauté porte en soi uneillusion qui offusqué immé-
diatement la vue. La vie des idées va-t-elle se réduire à un
flux et reflux d’antinomies successives, alors que, dans
Tombre, la vraie nouveauté se prépare, d’une étrange aven-
ture qui n'avait jamais été dite, d’une histoire, d’une mer-
veilleuse histoire difficile à inventer, difficile à conter, d’une
vie d'homme d’apparence plus ou moins singulière, mais
qui se cristallisera en une transposition imprévisible, d’un
dilemne personnel, d’un drame, d’un bel objet organisé
<omme un animal et qui manquait au monde ?
Toute doctrine, avec sa prétention à se placer dans un
3
34 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
temps enregistré par les historiens et sa préoccupation du
facteur « public », est entachée d’impureté. Cette vanité
chronologique et ce souci d’altruisme corrompent un
ouvrage de l'esprit au même titre que la moindre intention
morale, politique ou anti-alcoolique. L'auteur qui est
encore placé sous ces dépendances ne peut se considérer
comme déjà formé et apte à produireune œuvre où nous le
reconnaîtrons original et pur. Je crois voir dans la rumeur
que, afin que nul n’en ignore, font M. Breton et les amis
dont il cultive et vante l’amitié, l'étrange prolongement
d’une crise d’adolescence. Ceci n’infirme en rien mon opinion
de la puissance lyrique de M. Breton ni mon admiration
pour M. Louis Aragon, par exemple, qui est tout simple-
ment le meilleur prosateur français vivant. Mais les adoles-
cents se trouvent dans cet état divin d’innocence qui les
mène à découvrir des Amériques déjà cartographiées et à
donner à leurs premières cigarettes et à leurs premiers
cocktails une importance imméritée. Ces croyances sont
utiles, car elles apprennent à fixer l’attention sur la person-
nalité des choses et lessurprises de la vie. Une génération
qui n’eût pas cru à la révolution monstrueuse qu’elle
représentait serait bien à plaindre. Mais un Âge vient où il
lui faut se distraire de tout souci de lopinion extérieure
et sourire à ce point de ses superstitions qu’elle éprouve la
nécessité de les voiler, de les excuser et de les trahir: une
profonde hypocrisie est de rigueur, d’où naîtront des
poèmes et des romans. Qu’elles sont fécondes, ces hontes
retenues ! Qu'ils sont beaux, ces secrets mal avoués, ces
retours déguisés vers la réalité quotidienne et fervente de
’âge de la connaissance ! J'attends de voir paraître des vers,
des histoires, des contes, des romans, de la littérature : soit
la traduction discrète de tout ce qu'une pensée humaine a
pu vivre dès l'instant qu’elle s’est éveillée à une authen-
tique liberté.
JEAN CASSOU
CŒUR DE TÉNÈBRES : $
Un après-midi que j'étais étendu de tout mon long sur
le pont de mon vapeur, j’entendis le bruit de voix qui se
rapprochaient ; c'était le neveu et l'oncle qui flânaient au
bord de l’eau. Je reposai simplement la tête sur mon bras
et déjà j'étais plus qu'à demi assoupi quand quelqu'un dit
— j'aurais juré que c'était à mon oreille — : « Je suis aussi
paisible qu’un enfant, mais je n’aime point qu’on me fasse
la loi... Suis-je le Directeur — ou non?... On m'a donné
l’ordre de l'envoyer là-bas. C’est incroyable !... » Je me
rendis compte que les deux hommes étaient arrêtés sur la
rive, à la hauteur de l'avant du vapeur, tout juste en dessous
de ma tête. Je ne bougeai pas; l’idée ne me vint pas de
faire un mouvement : j'étais si plein de sommeil ! « C’est
ficheux..., grogna l'oncle. — Il à demandé à l’Adminis-
tration son envoi là-bas, reprit l’autre, avec l’arrière-pensée.
de faire voir ce dont il était capable, et j'ai reçu des ordres
en conséquence. Quelle influence cet homme ne doit-il pas
avoir! N'est-ce pas effrayant! » Ils admirent l’un et
l'autre que c'était effectivement effrayant et ajoutèrent
diverses réflexions bizarres : « Fait la pluie et le beau
temps — un seul homme — le Conseil — par le bout du
nez », toute une kyrielle d’absurdes bouts de phrases qui
finirent par avoir raison de ma somnolence si bien que
J'avais à peu près repris mes esprits au moment où l'oncle
1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er Décembre 19244
Lo se are
RS LA 2:
36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
déclara : « Le climat peut résoudre cette difficulté en votre
faveur. Il est seul là-bas ? » — « Oui, répondit le Directeur.
Il a envoyé son adjoint avec un billet à mon adresse, conçu
à peu près comme suit : « Débarrassez le pays de ce pauvre
diable et ne prenez pas la peine de m’en envoyer d’autres
du même acabit. Jaime mieux être seul que travailler avec
l'espèce de gens dont vous pouvez disposer pour moi». Il
y a un peu plus d’un an de cela. Imagine-t-on pareille
impudence! » — « Et depuis lors ? » interrogea la voix
rauque. « Depuis lors! » éclata le neveu, « depuis lors : de
livoire. Des monceaux d'ivoire — et de première qualité —
des monceaux !.…. Rien de plus vexant, venant de lui... —
Et avec ça? » reprit le sourd grognement. La réponse
partit comme un coup de feu : « Des bordereaux de tan-
tièmes !.. » Ensuite silence. C'était de Kurtz qu’ils venaient
de parler.
J'étais désormais tout à fait éveillé. Mais étendu de la
manière la plus confortable, je continuai de me tenir coi,
n'ayant aucune raison de changer de position. « Etcomment
cet ivoire est-il arrivé ? » continua le vieux qui semblait fort
contrarié. L'autre expliqua qu’il avait été apporté par une
flottille de canots, sous la conduite d’un employé anglais
demi-sang que Kurtz avait avec lui ; que Kurtzapparemment
avait projeté de rentrer, sa station étant à ce moment vide
de provisions et de marchandises, mais qu'après avoir fait
près de trois cents milles il s'était brusquement décidé à
rebrousser chemin, ce qu’il avait fait seul, dans une pirogue,
avec quatre pagayeurs, laissant le demi-sang descendre le
fleuve avec l’ivoire. Mes deux gaillards semblaient ahuris à
Pidée que quelqu'un eût risqué une telle chose. Ils n’arri-
vaient pas à en démèêler les mobiles. Pour moi, il me parut
que je distinguais Kurtz pour la première fois. Ce fut une
illumination précise : la pirogue, les quatre sauvages
pagayant et l’homme blanc solitaire, tournant le dos subite-
ment à son quartier-général, à tout secours, à toute idée
de retour, qui sait ! — pour retrouver les profondeurs de
CŒUR DE TÉNÈBRES 37
la sauvagerie, sa station dénuée et désolée. Je ne saisissais
pas ses raisons. Peut-être, après tout, n'était-ce qu’un
brave homme qui s’acharnait à sa tâche, par amour d’elle.
Son nom — notez — n'avait pas été prononcé une seule fois.
Il était « cet homme ». Quant au demi-sang qui, à ce qu'il
me paraissait, avait mené cette difficile expédition avec une
prudence et une hardiesse remarquables, on en parlait
comme de « ce coquin ». Le « coquin » avait rendu
compte que « Î’homme avait été très malade, qu’il n’était
qu'imparfaitement remis. » Le couple à ce moment fit quel-
ques pas; ils se mirent à se promener de long en large.
Jentendisles mots : Poste militaire — docteur — trois cents
kilomètres — tout à fait seul maintenant — retards inévi-
tables — neuf mois — aucunes nouvelles — rumeurs
étranges ; puis ils se rapprochèrent tandis que le Direc-
teur disait : « Personne que je sache, sinon une espèce de
trafiquant marron, une espèce de vermine chipant de l’ivoire
aux indigènes. » De qui parlaient-ils à présent ? Peu à peu
j'arrivaià comprendre qu’il s'agissait d’un homme qu’on sup-
posait être dans le district de Kurtz et qui ne jouissait pas de
approbation du directeur. — « Nous ne serons débarrassés
de cette concurrence déloyale que lorsque l’on aura pendu
un de ces gaillards pour l’exemple... » « Parfaitement,
grommela l'oncle, qu’on le pende!.. Pourquoi pas ?.….
Tout, on peut tout faire dans ce pays. C’est là mon opi-
nion : il n’y a personne ici, entendez-vous, qui puisse
mettre votre situation en péril. La raison ? — Vous suppor-
tez le climat. Vous survivez à tous. Le danger est en
Europe, mais avant de m'en aller, j'ai pris soin de... » Ils
se remirent à marcher en chuchottant; leurs voix ensuite
s’élevèrent à nouveau : « Cette extraordinaire suite de
retards n’est pas de ma faute. J'ai fait ce qui était en mon
pouvoir. » L'homme gras soupira : « Très triste !... — Et
labominable absurdité de ses propos, reprit l’autre. M’a-t-
il assez excédé quand il était ici : Chaque station devrait
_ être comme un phare sur la route du progrès, un centre
38 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
de commerce sans doute, maïs aussi un foyer d'humanité,
de perfectionnement, d'instruction... Concevez-vous cela.
Pimbécile.. Et ça veut être directeur !:.. » L’excès de son
indignation à ce moment l’étouffa — et je relevai impercepti-
blement la tête.
Je fus surpris de constater à quel point ils étaient rappro-
chés, tout juste au-dessous de moi : j'aurais pu cracher sur
leurs chapeaux. Ils regardaient à leurs pieds, perdus dans
leurs pensées. Le Directeur se fouettait la jambe avec une
mince badine. Son judicieux parent, enfin, releva la tête :
«Vous vous êtes bien porté depuis que vous êtesrevenu ici ? »
demanda-t-il. Le neveu eut un soubresaut : « Qui ? Moi !.…
_ Oh,commeuncharme, comte un charme ! Mais les autres.
Ah, Grands Dieux! Tous malades !.… Et ils meurent si vite
que je n’ai pas le temps de les évacuer. C’est incroya-
ble. — Hum ! grogna l’oncle. C’est bien ça... Voyez-
vous, mon garçon, fiez-vous à cela, je vous le dis, fiez-vous
à cela! » Et je le vis étendre son court moignon de bras
dans un geste qui enveloppait la forêt, la crique, la vase, le
fleuve, comme sil eût évoqué avec une imprudente bra-
vade, devant la face ensoleillée du pays, la mort aux aguets,
tout le mal caché, toutes les ténèbres profondes du cœur
de cette terre. L'effet fut si saisissant que je me mis debout
d’un bond et regardai du côté de la lisière de la forêt, comme
si je m'étais attendu à je ne sais quelle réponse à cette odieuse
manifestation de confiance. Vous savez de quelles absurdes
impulsions on est parfois saisi | Mais l’impassible tranquillité
dévisageait ces deux figures, d’un air de sinistre patience,
attendant que se fût écoulée la fantastique invasion.
Ils jurèrent tous les deux à voix haute — pure frayeur,
j'imagine ; sans faire mine ensuite de soupçonner mon
existence, ils reprirent.le chemin de la Station. Le soleil
était bas, et côte à côte, penchés en avant, ils semblaient
péniblement remorquer leurs ombres ridicules et inégales
qui traînaient derrière eux sur les hautes herbes sans en
incliner un brin.
La re PAL VAT Rte
. San
CŒUR DE TÉNÈBRES 39
Au bout de quelques jours, Expédition de l’Eldorado
s’engagea dans la patiente sauvagerie qui se referma sur
elle, comme la mer fait sur un plongeur. Longtemps après,
la nouvelle nous parvint que tous les ânes étaient morts.
J'ignore tout du sort des autres et moins estimables ani-
maux. Sans doute, comme chacun de nous, trouvèrent-ils
leur juste rétribution. Je ne m’en enquis pas. J'étais à ce
moment assez excité à l’idée de rencontrer Kurtz très pro-
chainement. Quand je dis très prochainement, je l’entends
dans un sens relatif. Il s’écoula en fait tout juste deux mois
entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où je tou-
chaiterre au-dessous de la station de Kurtz.
Remonter le fleuve, c'était se reporter, pour ainsi dire, aux
premiers débuts du monde, alors que la végétation débor-
dait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un
courant vide, un grand silence, une forêt impénétrable.
L'air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune
joie dans l’éclat du soleil. Les longues étendues d’eau se
perdaient désertes, dans la brume des fonds trop ombra-
gés. Sur des bancs de sable, couleur d’argent, des hippopo-
tames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte à côte.
Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d'îles boisées,
on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert
et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, vous vous
butiez à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire
ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu'on avait connu
autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence
peut-être. Il y avait des moments où le passé revenait,
comme il arrive parfois quand on n’a pas un instant de
reste à s’accorder, mais il revenait sous la forme d’un rêve
bruyant et agité, qu'on se rappelait avec étonnement
parmi les accablantes réalités de cet‘ étrange monde de
plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes
choses n’avait rien de paisible. C’était l’immobilité d’une
force implacable couvant on ne savait quel insondable
dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressenti-
Ko) LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ment. Je m'y fis à la longue; je cessai de m’en apercevoir;
je n’en avais guère le temps. Il me fallait deviner le che-
nal, discerner — par inspiration surtout — les indices d’un
fond caché. J'avais à épier les roches noyées ; j'apprenais à
serrer vaillamment les dents pour empêcher mon cœur de
faiblir, quand j'avais frôlé quelque satané tronc d’arbre qui
eût éventré mon sabot de bateau et envoyé tous les pélerins:
par le fond. Et il me fallait avoir l’œil sur la moindre appa-
rence de bois mort à couper pendant la nuit pour assurer
la vapeur du lendemain. Quand vous avez à vous appliquer
tout entier à ces sortes de choses, aux seuls incidents de
surface, la réalité — oui, la réalité elle-même ! — pâlit. La
vérité profonde demeure cachée et Dieu merci ! Je la sen-
tais néanmoins ; souvent je sentais la mystérieuse immobilité
qui épiait mes malices de singe, — comme elle vous épie
aussi, mes gaillards, tandis que vous vous évertuez chacun
sur sa corde tendue à faire vos culbutes, à — combien:
est-ce encore ?... — une demi-couronne l’une...
— « Tâchez d’être poli, Marlow... » grommela une voix
et je sus ainsi qu'il y en avait un encore qui écoutait, em
dehors de moi.
— « Je vous demande pardon ! J’oubliais la nausée qui
vous vient par-dessus le marché. Et après tout, qu'importe
le prix si le tour est bien joué... Vous vous en acquittez à
merveille. Et moi aussi je ne m'en tirai pas trop mal, puis-
que je réussis à ne pas couler ce bateau à ma première sortie.
J'en demeure encore stupéfait. Imaginez quelqu'un ayant
à conduire, les yeux bandés, une charrette sur une mau-—
vaise route ! Jai sué et frémi pas mal à ce jeu, je vous prie:
de le croire. Après tout, pour le marin, écorcher le fond
de cette chose qui est censé flotter constamment sous sx
garde est le crime impardonnable. Personne, peut-être, ne
s’en est aperçu, mais vous n'oubliez pas le choc... Un
coup en plein cœur. Vous vous en souvenez, vous en
rêvez, vous vous réveillez la nuit pour y penser, — des
années plus tard! — et vous en avez encore froid et
à QUES RATS LA Gr tes AU 4 CRE DEN PE UE EN UN ER at [EN LE ÉgAUDL- VA
ce . J f
CŒUR DE TÉNÈBRES | 4I
l
chaud !... Je n’irai pas jusqu’à prétendre que ce vapeur ne
cessa jamais de flotter. Plus d’une fois il lui arriva de passer
à gué, tandis que vingt cannibales à l’entour barbottaient et
poussaient. Nous en avions, chemin faisant, enrôlé quel-
ques-uns en guise d'équipage. De superbes types — anthro-
pophages à leurs heures... (C'était des hommes avec qui
lon pouvait travailler et je leur reste reconnaissant. Après
tout ils ne s’entre-dévorèrent pas à ma barbe. Ils avaient
apporté avec eux une provision de viande d’hippopotame
qui pourrit et nous fit puer au nez le mystère même de la
sauvagerie…. Brr ! j’en renifle encore l'odeur. J'avais le direc-
teur à bord et trois ou quatre pélerins avec leurs bâtons, tous
au complet! Parfois nous rencontrions une station, au
bord du fleuve, accrochée à la lisière de l’inconnu, et les
blancs qui se précipitaient vers nous du fond d’un hangar
croulant avaient un air étrange, l'apparence de gens qu’une
sorte de charme eût tenus captifs. Le mot d'ivoire passait dans
l'air pendant un moment, et puis nous repartions dans le
silence, par les étendues vides, au long des coudes paisibles,
entre les hautes murailles de notre route sinueuse dont les.
creux échos multipliaient le battement sourd de notre roue
unique. Des arbres, des arbres, des millions d’arbres, massifs,
immenses, élancés d’un jet, et à leurs pieds, serrant la rive à
contre-courant, rampait le petit vapeur barbouillé de suie,
comme un misérable scarabée se traînant sur le sol d’un
ample portique. Vous vous sentiez bien petit, bien perdu, et
pourtant il n’y avait là rien de déprimant, car, somme toute,
pour être petit, le misérable scarabée barbouillé avançait
néanmoins, ce qui était précisément ce qu’on attendait de
lui. Où diable les pélerins s’imaginaient-ils qu’il se trainait
ainsi, je n’en sais rien. Vers un endroit où ils comptaient
trouver quelque chose, je pense! Pour moi, il se traînait
dans la direction de Kurtz, tout bonnement ; maïs, quand
les tubes de vapeur se mettaient à fuir, nous ne nous
traînions plus que bien lentement... Les longues avenues
d'eau s’ouvraient devant nous et se refermaient sur notre
A2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
passagé, comme si la forêt eût enjambé tranquillement le
fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions
de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y
régnait un grand calme. La nuit, quelquefois, un roule-
ment de tam-tam, derrière le rideau des arbres, parvenait
jusqu’au fleuve et y persistait faiblement, comme sil eût
rôdé dans l'air, au-dessus de nos têtes, jusqu’à la pointe du
jour. Impossible de dire s’il signifiait la guerre, la paix ou
la prière. L’aube toujours était annoncée par la tombée
d’une froide torpeur : les coupeurs de bois dormaient, leurs
feux brûülaient bas et le craquement d’une branche vous
faisait sauter. Nous errions sur un sol préhistorique, sur
un sol qui avait l'aspect d’une planète inconnue. Nous
eussions pu nous croire les premiers des hommes prenant
possession de l'héritage maudit qu’il leur faut conquérir à
force de soufirances et d’efforts. Mais, subitement, tandis
que nous doublions péniblement un coude, une échappée
s’ouvrait sur des murailles de roseaux, des toits de chaume
coniques. Une explosion de hurlements, un tourbillon de
membres obscurs, multitude de mains qui battaient, de
pieds qui frappaient le sol, de corps qui se balançaient,
d’yeux qui roulaient, sous la retombée des feuillages pesants
et immobiles. Le vapeur lentement côtoyait une noire et
incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique maudis-
sait-il, nous implorait-il ou souhaitait-il la bienvenue, qui
eût pu le dire? Nous étions coupés de tout contact avec ce
qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes,
étonnés et secrètement épouvantés comme le serait l’homme
sain au spectacle d’une enthousiaste émeute dans un asile
d’aliénés. Nous ne pouvions pas comprendre, parce que
nous étions trop loin et nous ne pouvions pas nous rappeler,
parce que nous voyagions dans la nuit des âges, de ces
âges qui sont passés laissant à peine une trace et point de
souvenir. ;
Le monde semblait surnaturel. Nous sommes habitués à
considérer la forme entravée d’un monstre asservi; ici on
F2
CŒUR DE TÉNÈBRES 43
découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les
hommes étaient — non, ils n'étaient pas inhumains.
Voyez-vous, c'était là le plus grave, ce soupçon qu’on avait
qu'ils n'étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit :
Sans doute, ils hurlaient et bondissaient, tournaient sur
eux-mêmes et faisaient d’affreuses grimaces, maïs ce qui
saisissait c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité
pareille à la nôtre, la pensée de notre propre lointaine afh-
nité avec cette violence sauvage et passionnée... — Vilain…
Certes, c'était assez vilain. Mais pour peu qu’on eût le
courage, il fallait bien convenir qu’il existait en vous une
sorte d’indéfinissable velléité de réponse à la directe sincé-
rité de ce vacarme, la confuse impression qu’il s’y cachait
un sens que vous étiez — vous si loin de la nuit des âges —
capable de comprendre... Et pourquoi pas! L'esprit de
l’homme est capable de n'importe quoi, parce que tout est
en lui, tout le passé comme tout l'avenir... Qu’y avait-il là
dedans, après tout ?.. Joie, frayeur, douleur, vénération,
courage, colère, qui saurait le dire? Vérité en tout cas,
vérité dépouillée de l’oripeau du temps. Que le sot demeure
bouche bée ou frissonne — lhomme comprend et ose
regarder en face sans broncher. Mais encore faut-il qu'il
soit lui-même aussi humain que ceux de la rive. Cette
vérité doit s’aborder avec ce qu’on a de plus réel en soi,
avec notre propre force innée. — Principes? Non, les
principes ne sufhiraient pas. C’est là acquisition, déguise-
ment, élégante friperie qui s’envolerait à la première
secousse un peu rude. Ce qu’il faut, c’est une foi délibérée.
Qu'il y ait pour moi un appel dans ce barbare tumulte,
possible. Soit, j'entends, j'admets, mais j'ai une voix aussi
et qui n’est pas de celles à qui on impose silence. Bien
sûr, le sot, — soit frayeur, soit nobles sentiments, —ne court
aucun risque. Qui murmure là-bas ?… Vous vous deman-
dez pourquoi je ne suis pas descendu à terre pour y aller à
mon tour de mon hurlement et de ma danse. Je ne lai
pas fait, j'en conviens. Nobles sentiments? Au diable les
lg
À
44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
nobles sentiments ! J'avais bien le temps d’y songer ! J'avais
bien assez à faire à essayer, avec de la céruse et des bandes
coupées dans des couvertures de laine, d’arranger les tubes.
de vapeur qui fuyaient. J'avais à veiller à la roue, à éviter
les troncs d'arbres noyés et, vaille que vaille, à faire avancer
mon rafhot de bateau. Il y avait dans ces choses une vérité
de surface suffisante pour préserver plus sage que moi. Et
entre-temps, j'avais à tenir à l'œil le sauvage qui me servait
de chauffeur. C’était un spécimen amélioré. Il était capable
de chauffer une chaudière verticale. Je lapercevais d’en haut
et, ma parole, le regarder était aussi édifiant qûe de regarder
un chien en culottes et chapeau à plumes, dansant sur ses
pattes de derrière. Quelques mois d’apprentissage avaient
suffi à ce gaillard réellement remarquable. Il louchait vers
le manomètre ou le niveau d’eau avec un évident effort
d’intrépidité et il n’en avait pas moins les dents limées, le
pauvre diable! et de bizarres dessins au rasoir sur la laine
de son crâne, et trois encoches décoratives sur chaque joue.
Tandis qu'il aurait dû être sur la rive à battre des pieds et
des mains, il lui fallait demeurer là, à peiner dur, asservi à
une incompréhensible sorcellerie et plein de mürissantes
connaissances. Il était utile parce qu'il avait été dégrossi,
et ce qu'il savait c’est que, si l’eau venait à disparaître dans
cette chose transparente, le mauvais génie enfermé à l'in-
térieur de la chaudière s’irriterait de lintensité de sa soif et
se vengerait de façon terrible. Aussi il suait et activait ses
feux et épiait le verre d’un air effrayé (avec un charme
improvisé, fait de haillons liés à son bras et d’un morceau
d’or poli, aussi gros qu’une montre, fiché à plat dans sa
lèvre inférieure), tandis que les rives boisées défilaient
lentement et que, laissant derrière nous le bruit furtif de
notre passage, et combien d’interminables kilomètres de
silence! — nous avancions péniblement dans la direction de
Kurtz. Maïs les troncs noyés étaient abondants, l’eau perfide
et sans profondeur; la chaudière effectivement semblait
abriter un démon acariâtre, si bien que ni le chauffeur ni
CŒUR DE TÉNÈBRES 45
moi-même n'avions le loisir d'approfondir nos insidieuses
pensées.
À quelque quatre-vingt kilomètres de la Station Inté-
rieure, nous tombâmes sur une case de roseaux, un mélan-
colique mât penché, arborant encore les méconnaissables
lambeaux de ce qui avait été un drapeau — et sur la riveun
tas de bois proprement empilé. Ceci était inattendu. Nous
accostâmes et sur le tas de bois trouvâmes une planchette
portant une inscription au crayon, toute pâlie. Nous y
pûmes déchiffrer les mots suivants : « Du bois pour vous.
Dépêchez-vous. Approchez avec précaution. » Il y avait une
signature, mais elle était illisible ; ce n’était pas celle de
Kurtz, le nom était plus long. — Dépêchez-vous! De quoi
faire? De monter le fleuve? — Approchez avec pré-
caution! — Nous n’en avions rien fait, mais la recomman-
dation ne pouvait viser cet endroit même où il n’était possible
de la trouver qu’après avoir déjà approché... Sans doute se
passait-il quelque chose de grave plus haut!... Mais quoi —
et jusqu’à quel point? Telle était la question. Nous eûmes
quelques commentaires désapprobateurs pour ce style télé-
graphique. La brousse, à l’entour, n’apprenait rien et du
reste ne permettait guère d'aller voir bien loin. Un rideau
déchiré de cotonnade rouge pendait au seuil de la hutte et
nous battait tristement au visage. L’habitation était en
ruines, mais on voyait qu'un blanc y avait vécu naguère. Il
restait une table grossière — une planche sur deux montants;
un tas de détritus s’amoncelait dans un coin sombre, et
près de la porte, je ramassai un livre. Il n’avait plus de
couverture et, à force d’avoir été feuilletées, les pages
avaient pris une espèce de mollesse extrêmement crasseuse,
mais le dos avait été recousu avec amour à l’aide de coton
blanc qui avait encore l’air propre. C'était une trouvaille
extraordinaire. Elle avait pour titre: Recherches sur quelques
Problèmes de Navigation, par un nommé Tower, Towson, un
nom de ce genre, capitaine de la Marine Britannique. Le
sujet paraissait austère à souhait, avec ses diagrammes expli-
or >
46 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
catifs et de déprimants tableaux de chiffres, et l'ouvrage datait
de soixante ans. Je maniai cette déconcertante antiquité
avec la plus délicate précaution, de peur qu’elle ne tombit
en poussière entre mes mains. Dans le volume Towson ou
Towser dissertait avec gravité sur le point de rupture des
chaînes et palans et autres questions analogues. Pas très
captivant, le bouquin, mais du premier coup d’œil, on y
reconnaissait une telle honnêteté d'intention, un si loyal
souci d'exercer proprement son métier qu'ils faisaient
resplendir ces humbles pages, méditées il y a si longtemps,
d’une lumière qui n’était pas simplement professionnelle.
Le candide vieux marin, avec ses histoires de chaînes et
d’apparaux, me fit soudain oublier la brousse et les pélerins,
dans l’émotion que j’éprouvais à me trouver enfin en face de
quelque chose d’indiscutablement réel. Qu’un tel livre se
trouvât là, c'était déjà merveilleux, mais plus surprenantes
encore étaient les notes crayonnées en marge et se rappor-
tant notoirement au texte. Je n’en pouvais croire mes yeux.
Et elles étaient en langage chiffré. Oui, elles m’avaient tout
l'air d’être rédigées en chiffres. Imaginez l'individu
trimballant dans ce pays perdu un livre de cet ordre et
‘étudiant et prenant des notes — en chiffres! Le mystère
était extravagant.
Je m'étais vaguement rendu compte depuis quelque
temps d’une agitation déplaisante : quand je relevai la tête,
je m'aperçus que le tas de bois avait disparu et que le
Directeur, assisté de tous les pélerins, m’appelait à grands
cris du bord du fleuve. Je glissai le livre dans ma poche. Je
vous assure qu'en interrompant ma lecture, ce fut comme
si je me détachais de l'asile d’une vieille et solide amitié.
Je remis ma boiteuse machine en marche. « Ce doit être
le misérable traitant, l’intrus !..…., s’écria le Directeur, en
se retournant d’un air malveillant vers l'endroit que nous
venions. de quitter. — Il doit être Anglais... fis-je. —
Cela ne l’empêchera pas d’avoir des ennuis, s’il n’est pas
prudent. » grommela le Directeur d’un air sombre ; à
CŒUR DE TÉNÈBRES 47
quoi je répliquai du ton le plus innocent que nul n’était
exempt d’ennuis en ce monde.
Le courant était devenu plus rapide et le vapeur semblait
à bout de souffle ; la roue d’arrière tournait languissamment
et, de temps en temps, je me prenais à suivre anxieusement
les battements des palettes ; car, en toute sincérité, je
m'attendais à ce que, d’un moment à l’autre, la misérable
patraque s’arrêtât. C'était proprement épier les dernières.
palpitations d’une vie qui s'éteint. Pourtant, nous conti-
nuions de nous traîner. Parfois, je marquais du regard un
arbre devant moi, pour mesurer grâce à [ui de quelle dis-
tance nous nous rapprochions de Kurtz, mais je le perdais
de vue invariablement avant de l'avoir atteint. Cela passait
les limites de la patience humaine, de garder les yeux si long-
temps fixés sur le même point.
Le Directeur faisait preuve d’une magnifique résignation.
Pour moi, je m'énervais et m'agitais tout en discutant en
mon for intérieur s’il conviendrait ou non de parler ouverte-
ment à Kurtz. Mais avant d’en être arrivé à une conclusion,
l’idée me vint que de parler, de me taire ou de faire quoi que
ce fût, tout était également vain. Qu’importait que quel-
qu'un sût ou ignorût |! Qu'importait que ce fût celui-ci ou
celui-là qui fût Directeur ! On a parfoisde ces illuminations.…
Les ressorts de cette affaire étaient profondément cachés
sous la surface, à l’abri de mon atteinte et de ma possible
intervention.
Vers le soir du second jour, j’estimai que nous nous
trouvions à environ treize kilomètres de la station de
Kurtz. J'avais grand’envie de continuer, mais le Directeur
prit une mine grave et me déclara que la navigation dans
ces parages était si dangereuse qu'il paraissait prudent, le
soleil étant déjà très bas, de demeurer où nousétionsjusqu'au
lendemain matin. De plus, il me fit observer que s'il y
avait à tenir compte de l’avis qui nous avait été donné
d'approcher avec précaution, nous avions à approcher en
plein jour, non à la brume ou pendant la nuit. Tout cela
48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
était fort raisonnable. Treize kilomètres ne faisaient guère
que trois heures de route pour nous : d’autre part je dis-
tinguais des rides suspectes sur le fleuve devant nous. Ce
retard, néanmoins, me contraria au delà de toute expression
et de façon fort absurde aussi, étant donné qu’une nuit de
plus ou de moins n'avait guère d'importance après tant de
mois. Comme nous avions du bois en abondance, et que
la consigne était à la prudence, je gagnaï le milieu du
fleuve, qui à cette place courait droit et resserré entre des
berges hautes comme les talus d’un chemin de fer. L’ombre
s’y coula longtemps avant que le soleil ne fût couché. Le
courant fuyait égal et rapide, mais une immobilité muette
pesait sur les rives. Les arbres vivants, attachés les uns aux
autres par les lianes grimpantes, les vivantes broussailles
qui croissaient en dessous, on aurait pu croire que tout
était changé en pierre, jusqu’au plus mince rameau, à la
feuille la plus légère. Ce n’était pas du sommeil : c'était
surnaturel et comme un état de transe. Pas le moindre bruit
ne se faisait entendre. On regardait avec étonnement, avec
le sentiment d’être devenu sourd — et puis la nuit tombait
et vous faisait aveugle par surcroît. Vers trois heures du
matin, un gros poisson sauta hors de l’eau et le bruit me
fit sursauter comme si un coup de fusil venait d’être tiré.
Quand le soleil se leva, il régnait un épais brouillard
blanc, très chaud, consistant et plus impénétrable que la
nuit elle-même. Il ne dérivait ni ne bougeait : il demeurait
simplement autour de nous comme quelque chose de solide.
Vers huit ou neuf heures, pourtant, il se leva comme se
lève un volet. Nous eûmes une échappée sur les arbres
innombrables qui nous dominaient, sur l’immense brousse
enchevêtrée avec la petite boule incandescente du soleil sus-
pendue par-dessus — le tout parfaitement immobile —, et
ensuite le volet redescendit sans bruit, comme s’il eût glissé
dans des rainures bien suiffées. Je donnai l’ordre de laisser
aller la chaîne que nous avions commencé de hâler. Avant
que son râclement sourd ne se fût arrêté, un cri, un très
CŒUR DE TÉNÈBRES ; 49
grand cri, comme d’une désolation infinie, s’éleva lentement
dans l'air opaque. Il s’arrêta. Une clameur plaintive,
modulée sur de sauvages dissonances, remplit nos oreilles.
Elle était à ce point inattendue que mes cheveux se héris-
sèrent sous ma casquette. Je ne sais l’effet qu’elle fit sur
les autres ; pour moi il me parut que le brouillard lui-même
venait de gémir, tant cette voix lamentable et tumultueuse
avait subitement jailli de tous les côtés à la fois. Elle se
termina sur les éclats précipités d’un hurlement aigu, dont
l'intensité était presque intolérable et qui se tut tout à coup,
nous laissant figés en diverses attitudes assez ridicules et
continuant d'écouter le silence presque aussi effrayant et
excessif. « Grand Dieu ! qu'est-ce que cela ?... » bal-
butiaderrière moi l’un des pélerins, un petit homme gras, aux
cheveux filasse et favoris rouges, qui portait des chaussures
à élastiques et un pyjama rose dont le bout du pantalon
était enfoncé dans ses chaussettes. Deux autres demeu-
rèrent bouche bée une minute, puis se précipitèrent dans
la petite cabine, pour réapparaître aussitôt, jetant partout
des regards effarés et avec des Winchester tout armés entre
les mains. Nous pouvions voir tout juste le vapeur sur
lequel nous étions, ses lignes brouillées comme sur le point
de se dissoudre et autour de nous une brumeuse bande d’eau,
large de deux pieds peut-être, et c'était tout. Le reste du
monde avait cessé d’exister, pour nos yeux du moins et nos
oreilles. Dissipé, évanoui, balayé sans laisser ni un soupir,
ni une ombre derrière lui.
Je me dirigeai vers l’avant et donnai l’ordre de raccour-
cir la chaîne de manière à être prêt à hisser l'ancre et à
mettre en marche incontinent, s'il était nécessaire. « Croyez-
vous qu'ils attaquent ? » murmura une voix angoissée. Un
autre fit : « Dans ce brouillard, nous serons tous massa-
crés ! » Les visages étaient tendus, les mains tremblaient
. légèrement, les paupières oubliaient de battre. Rien n’était
plus curieux que d’observer le contraste entre l’expression
des blancs et celle des moricauds de l'équipage, aussi étran-
a
CN ee
so LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
gers à cette partie du fleuve que nous l’étions nous-mêmes,
bien que leur pays natal ne fut guère distant que de quelque
treizé cents kilomètres. Les blancs non seulement étaient
décomposés, mais avaient l'air d’être péniblement choqués
par un tumulte aussi incongru. Les autres laissaient voir
une expression alerte et naturellement intéressée, bien que
leurs visages demeurassént calmes, même chez ceux qui
découvraient leurs babiñes en hissant la chaîne. Plusieurs
échangèrent de courtes phrases gutturales aui parurent pour
eux trancher la question d’une manière satisfaisante. Leur
chef, un jeune noir à l’amplé carrure, sévèrement drapé
dans des étoftes à bordure bleu foncé, les narines sauvages
et la chevelure ingéniéusement relevée en petites boucles
huileuses, sé dressa à mon côté. — «Et bien ?.…. fis-je,
pour dire quelque chose. — Attrape-le, fit-il férocement,
en ouvrant des yeux enflammés, cependant que ses dents
aiguës brillaient. Attrape-le et donne-le nous. — Vous le
donner, demandai-je, et pourquoi faire ?... — Le manger. »,
fit-il laconiquement et, s’accoudant sur le bordage, il se mit
à considérer le brouillard, dans une attitude digne et pro-
fondément pensive. J'aurais sans doute été horrifé, si Pidée
ne m'était venue que ses pareils et lui devaient être propre-
ment affamés et que leur faim depuis un mois au moins
n'avait dû cesser de croître. Ils avaient été engagés pour
six mois. Aucun d’eux, j'imagine, n’avait sur la durée de
notions pareilles à celles qu'à la fin d’Ââges sans nombre
nous avons acquises. Ils appartenaient encore aw commen-
cement des temps et n'avaient pas d'expérience héréditaire
pour les instruire sur ce point, et du moment qu'il y avait
un bout de papier noirci, en conformité d’uné loi burlesque
confectionnée à l’autre bout du fleuve, il n'était jamais
entré dans la tête de personne de s'inquiéter de leurs moyens
d'existence. Sans doute, ils avaient apporté avec eux un
stock de viande d’hippopotame pourrie, mais elle ne les
aurait pas menés bien loin, même si les pélerins, avec
force manifestations de mauvais goût, n’en avaient jeté l4
CŒUR DE TÉNÈBRES SL
plus grande partie par-dessus. bord. Le procédé avait l’air un
peu arbitraire, mais ce n’était qu’un cas.de légitime défense.
Impossible de respirer l'odeur de l’hippopotame crevé durant
les repas, durant le sommeil, en s’éveillant et toute la jour-
née et de ne pas sentir se relâcher en même temps la.
prise précaire qu’on: a sur l’existence. Par ailleurs, on leur
avait alloué à chacun une fois par semaine trois bouts de
fil de laiton, longs d'environ neuf pouces, qui en théorie
devaient leur servir de monnaie d'échange pour acheter des:
provisions dans les villages riverains. Vous voyez d'ici
comment ça fonctionnait ! Ou il n’y avait pas de village,
ou les populations étaient hostiles, ou le Directeur — qui
comme nous tous se nourrissait de conserves, corsées de:
temps en temps d’un vieux bouc — netenait pasàarrêter le
vapeur pour quelque raison plus ou moins obscure. De sorte
qu'à moins qu'ils ne se nourrissent du laiton lui-même ou.
n’en fissent des nœuds coulants pour attraper le poisson,
je ne vois pas trop quel bénéfice ils pouvaient bien tirer de
cet extravagant salaire. Je dois reconnaître qu’il était payé
avec la régularité digne d’une importante et honorable
entreprise commerciale. Pour le reste, la seule espèce de
nourriture que je leur eusse vue entre les mains — et elle
ne paraissait guère comestible ! — consistait en quelques
morceaux d’une matière pareille à de la pâte mal cuite, d’une
couleur malpropre tirant sur la lavande, qu'ils conservaient
dans un enveloppement de feuilles et dont ils avalaient une
bouchée de temps en temps, mais si mince qu’ils semblaient
y toucher moins avec lintention réelle de se sustenter que
pour se donner l'illusion de manger. De par tous les
démons rongeurs de la faim, pourquoi ne nous tombèrent-
ils pas dessus — ils étaient trente contre cinq | — et ne se
donnèrent-ils pas pour une fois leur content, j'en suis encore
ahuri quand jy songe. C'était de grands hommes robustes,
incapables de mesurer les conséquences de leurs actes,
doués de courage et même de force, bien que leur peau
eût cessé d’être luisante et leurs muscles d’être durs. Force
52 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
m'était de constater qu’une obscure influence, l’un de ces
mystères humains qui jettent un défi au plausible, avait
dû entrer en jeu. Je les considérai avec un vif regain
d'intérêt. L'idée qu'avant peu je pouvais fort bien être
mangé par eux ne m'entra pas dans la tête. Et pourtant, il
faut avouer qu'à ce moment je m'aperçus — à la faveur
de ce jour nouveau — de l’aspect malsain des pélerins, et
j'espérai, oui, positivement, j'espérai que ma personne
n'avait pas un air aussi — comment dirai-je, aussi peu
appétissant, — touche de vanité fantastique qui s’accor-
dait à merveille avec la sensation de rêve qui pénétrait
mon existence à cette époque. Peut-être avais-je aussi une
pointe de fièvre. On ne peut passer tout son temps à se
tâter le pouls. J'avais souvent des pointes de fièvre, des
atteintes de diverses choses, coups de griffe enjoués de
la sauvagerie — la bagatelle précédant l'accès plus sérieux
qui suivit en temps voulu. Oui, ma foi, je les consi-
dérai —comme on regarderait n’importequel être humain —
avec la curiosité de leur impulsion, de leurs mobiles, des
ressources ou des faiblesses qu'ils pourraient accuser à
lPépreuve d’une inexorable nécessité physique. Rete-
nue !... Quelle retenue imaginer !.… Superstition, dégoût,
patience, peur — ou quelque façon d’honneur primitif...
Aucune peur ne tient devant la faim ; aucune patience qui
l’apaise, et pour la faim le dégoût n’existe pas ; quant aux
superstitions, croyances, et ce que vous pouvez appeler
principes, ils pèsent moins qu’un flocon dans la brise.
Soupçonnez-vous tout ce qu’il y a d’infernal dans l’inanition
qui se prolonge, l’exaspéré de cette torture, ses sinistres
pensées, la sombre férocité qui couve en elle ? Pour moi,
je connais cela. Il faut à un homme toute sa force innée
pour résister convenablement à la faim. En fait il est plus
aisé d'affronter le dénuement, et le déshonneur et la perte
de son âme, que cette espèce de faim qui dure. Triste,
mais vrai !.. Et ces gaillards-là n’avaient aucune raison au
monde de se faire scrupule. Retenue !.. Autant en
ALES
CŒUR DE TÉNÈBRES 53
attendre de l’hyène qui rôde parmi les cadavres d’un champ
de bataille !... Mais tel était, cependant, le fait devant
moi, éclatant, pareil à l’écume sur les profondeurs de la
mer, au frémissement derrière l'énigme insondable, et son
mystère, à y bien réfléchir, m’apparaissait plus alarmant
que l’inexplicable, l'étrange accent de douleur désespérée
dans cette sauvage clameur, jaillie vers nous de la rive
derrière l’aveugle blancheur du brouillard.
Mais de quelle rive ? Deux des pélerins disputaient sur
ce point d’une voix basse et précipitée. « Gauche ! — Mais
non, voyons ! De la droite, cela va sans dire... — Cest
très grave, fit le Directeur derrière moi. Je serais désolé
qu'il arrivât quelque chose à M. Kurtz avant que nous.
ayons pu le rejoindre ». Je jetai les yeux sur lui et ne doutai
pas un instant qu'il ne fût sincère. Il était de ces hommes
qui jusqu’au bout tiennent à sauver les apparences. C’était
là sa retenue ! Mais quand il bredouilla je ne sais quoi
sur la nécessité d’aller de l’avant, je ne pris même pas la
peine de répondre. Je savais, et lui aussi, que c'était
impossible. Pour peu que nous eussions lâché notre prise
sur le fond, nous nous serions trouvés littéralement en l'air,
dans l’espace. Nous n’aurions pu dire où nous allions —
si nous remontions le courant, le descendions ou le tra-
versions, tant que nous ne nous serions pas jetés sur une
rive, et même alors comment savoir si c'était la droite ou
la gauche ! Bien entendu je ne bougeai pas. Je ne tenais
nullement à me mettre en pièces... Pas moyen de trouver
un endroit plus mal choisi pour un naufrage... Noyés sur-
le-champ ou non, nous étions bien assurés d’y rester
d’une manière ou d’une autre et sans délai ! « Je vous
autorise à tout risquer !..…. me dit-il après un court
silence. — Je me refuse à prendre aucun risque, » répon-
dis-je sèchement, ce qui était exactement la réponse qu'il
attendait, bien que mon ton eût de quoi le surprendre.
« Soit, je dois m'en remettre à votre jugement. C’est vous
le capitaine. », fit-il d’un ton de politesse marquée. Je lui
$4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
tournai le dos pour tout compliment et scrutai le brouillard.
Combien de temps allait-il durer ? Mais d’écarquiller les
yeux ne nous’avançait guère-Les approches de ce Kurtz,
qui ramassait son ivoire dans la brousse la plus détestable,
étaient décidément entourées d'autant de dangers que s’il
se fût agi d’une princesse enchantée endormie dans un chà-
teau fabuleux... « Pensez-vous qu’ils nous attaquent ? » me
demanda le Directeur, confidentiellement. \
J'étais d'avis qu’ils n’attaqueraient pas, pour diverses rai-
sons manifestes. Le brouillard épais en était une. Pour peu
qu'ils s’écartassent de la rive dans leurs pirogues, ils se
seraient trouvés perdus, comme nous l’eussions été nous-
mêmes, si nous avions tenté de bouger. De plus il m'avait
paru que la brousse de chaque côté était tout à fait impéné-
trable, et pourtant il y avait des yeux là dedans, des yeux
qui nous avaient vus! Le taillis au long des berges sans
doute était très épais; maïs derrière celui-ci le sous-bois
était évidemment plus accessible. Quoi qu’il en fût, durant
la brève éclaircie, je n’avais nulle part aperçu de pirogues
sur le fleuve, il n’y en avait assurément pas à la hauteur du
navire. Mais ce qui rendait l'éventualité d’une attaque
inadmissible à mes yeux, c'était la nature même du bruit,
des. cris que nous avions entendus. [ls n'avaient pas le
caractère farouche qui présage une immédiate intention hos-
tile. Si inattendus, sauvages et violents qu’ils eussent été,
ils m’avaient donné une impression irrésistible de douleur.
L'apparition du vapeur avait pour je ne sais quelle raison
rempli ces sauvages d’une peine infinie. Le danger, sily en
avait un, expliquai-je, résultait plutôt de la proximité où nous
étions d’une grande passion déchainée. L’extrême douleur
elle-même peut finir par se résoudre en violence — plus
généralement elle se traduit par l’apathie.
I! eût fallu voir les pélerins ouvrir des yeux ronds. Ils
n'avaient pas le courage de ricaner ou de me tourner en
dérision, mais ils durent me croire fou — de frayeur sans
doute ! Je leur fis un discours en trois points : Mes enfants,
CŒUR DE TÉNÈBRES 55
il ne servait de rien de.se frapper! Avoir l'œil au guet ?.…
Vous pensez que j’épiais la moindre velléité qu'aurait le
brouillard de se lever, à la façon dont le chat épie la souris,
mais pour toutautre usage nos yeux étaient aussi inutiles
que si nous avions été enfouis à quelques kilomètres de
profondeur, sous une montagne de coton. J'éprouvais du
reste l'impression accablante, chaude, étouffante d’un.ense-
velissement... — Tout ceque je déclarai aux pélerins, si
extravagant qu'il parût, était d’ailleurs la stricte vérité. Ce
que nous considérâmes ultérieurement comme une attaque
ne fut somme toute tenté que pour nous tenir à distance-
Loin d’être agressive, l’action n’était même pas défensive au
sens usuel du mot : elle fut risquée sousle coup du déses-
poir et n’était essentiellement qu’une mesure de protection
contre nous.
Elle se développa, si je puis dire, deux heures après que
le brouillard se fut levé et son commencement prit place à
un endroit distant, à l'œil, d'environ deux kilomètres de
la station de Kurtz. Nous venions tout juste de doubler
péniblement un coude, lorsquej'aperçus un îlot, une simple
langue de terre herbne, d’un vert éclatant, au milieu du
courant. Elle était seule de son espèce, mais en approchant
je constatai qu’elle constituait la pointe avancée d’un long |
banc de sable ou plutôt d’une suite de hauts fonds qui
s’'étendaient au milieu du fleuve. Ils étaient décolorés, tout
juste immergés et :se laissaient deviner sous l’eau comme,
au long d’un dos, les vertèbres apparaissent sous la peau.
Autant que je m'en rendais compte, on pouvait passer soit
à droite, soit à gauche. Bien entendu, j'ignorais tout du
chenal. Les deux rives apparaissaient identiques et la pro-
fondeur pareille : pourtant, ayant été prévenu que la station
se trouvait du côté ouest, je pris instinctivement le passage
à droite.
À peine y étions-nous engagés, je m'aperçus qu'il était
beaucoup plus étroit que je l'avais supposé. À notre gauche
s’étendait le-haut bancininterrompu : de l’autre côté, la berge
3".
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STRESS FC PT
56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
se dressait à pic, couverte d’un épais taillis; au-dessus de
ce taillis, les arbres s’élevaient en rangs serrés. Les feuillages
pendaient au-dessus du courant et de temps en temps une
grosse branche se projetait toute droite en travers du fleuve.
L’après-midi était avancé: l’aspect de la forêt était sombre
et une large bande d'ombre déjà était tombée sur l’eau.
C’est dans cette ombre que nous avancions, fort lentement,
vous pouvez m'en croire. Je gouvernais au plus près
de la rive, l’eau étant plus profonde au long des berges,
ainsi que l’indiquaient les sondages à la perche.
L'un de mes affamés et patients amis sondait à l'avant
juste en dessous de moi. Ce vapeur était fait exactement
comme un chaland ponté. Sur le pont s’élevaient deux
petits réduits en bois de teck, avec porte et fenêtres.
La chaudière était à l'avant, la machine à l'arrière. Par-
dessus le tout courait un appontement léger, soutenu par
des étançons. La cheminée passait à travers ce toit et, en face
de la cheminée, une étroite cabine, construite en planches
légères, servait d’abri de pilote. Elle contenaitune couchette,
deux chaises de camp, un Martini-Henry tout chargé dans
un coin, une table minuscule et enfin la barre. Il y avait
une large porte sur le devant et un volet épais de chaque
côté. Porte et volet, il va de soi, étaient toujours ouverts.
Je passais mes journées là-haut, perché à l’extrême-avant
du pont, en face de la porte. La nuit je dormais ou essayais
de dormir sur la couchette. Un noir athlétique, qui appar-
tenait à une tribu de la côte et qu'avait éduqué mon
malheureux prédécesseur, servait de timonier. Il portait
avec fierté des boucles d’oreilles en laiton, arborait une sorte
de fourreau de coton bleu qui l’enveloppait de la poitrine
aux chevilles et avait de lui la plus haute opinion. C'était
bien l’animal le plus mal équilibré que j’eusse jamais ren-
contré. Quand vous étiez près de lui, il gouvernait de l'air
le plus important du monde; mais, sitôt seul, il devenait la
proie de la plus abjecte frousse, et en moins d’une minute
tout contrôle sur cet éclopé de vapeur lui échappait.
CŒUR DE TÉNÈBRES Sr
J'observais la perche à sonder et constatais avec chagrin
qu’à chaque coup un bout de plus en plus long dépassait de
l’eau, quand je vis mon sondeur laisser tout en plan brus-
quement et se coucher à plat sur le pont sans même pren-
dre la peine de retirer sa perche. Il ne l'avait pas lâchée
cependant et elle continuait de traîner dans l’eau. En même
temps le chauffeur, que je découvrais en contre-bas, se mit
précipitamment sur son séant devant la chaudière en enfon-
çant la tête entre les épaules. J'étais stupéfait, mais 1l me
fallut reporter les yeux sur le fleuve sans retard parce qu’il
y avait un tronc d'arbre sur notre route. Des bâtons, des
petits bâtons volaient autour de nous, en nuées; ils sifflaient
à ma barbe, tombaient au-dessous de moi, heurtaient l’abri
du pilote derrière mon dos. Et durant ce temps le fleuve,
le rivage, la forêt étaient calmes, parfaitement calmes. Je
n’entendais que le lourd barbottement de notre roue à
l'arrière et le bruit d’averse de ces choses qui volaient.
Tant bien que mal, nous évitâmes le tronc d’arbre. — Des
flèches, par Jupiter ! On nous tirait dessus. Je rentrai
vivement pour fermer le volet du côté de la terre. Cet idiot
de timonier, ses mains sur les rayons, levait les genoux,
frappait du pied, rongeait son frein, quoi ! comme un che-
val qu'on retient. Le diable l'emporte ! Et nous nous trai-
nions à dix pieds de la rive. Il me fallut me pencher au
dehors pour faire basculer le pesant volet et j'aperçus une
face entre les feuilles, au niveau de la mienne, qui me
dévisageait avec une fixe férocité ; et soudain, comme si un
bandeau fût tombé de mes yeux, je distinguai dans la
confuse pénombre des poitrines nues, des bras, des jambes,
des yeux brillants : la brousse grouillait de formes humaines
en mouvement, luisantes, couleur de bronze. Les branches
bougeaient, se balançaient, bruissaient ; les flèches s’en
échappaient... — mais le volet enfin s’abattit. « Droit
devant toil.. » dis-je au pilote. Il tenait la tête raide, face
en avant, mais ses prunelles roulaient et il continuait de
lever et d’abaisser ses pieds doucement tandis que sa bou-
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
58
che écumait un peu. « Tiens-toi tranquille !.. » lui
criai-je furieusement. Autant ordonner à un arbre de ne
pas bouger dans le vent! Je me précipitai hors de la cabine.
En dessous de moi, il y avait un grand bruit de pas sur le
pont de fer, des exclamations confuses. Une voix se fit
entendre : « Pouvez-vous virer? » En même temps, je
découvris une ride en forme de V sur la surface de l’eau,
devant nous. Quoi, encore un tronc d'arbre ! Une fusillade
éclata sous mes pieds. Les pélerins avaient ouvert le feu
avec leurs Winchester et faisaient, gicler le plomb dans
cette brousse. Un gros nuage de fumée,monta et se’ répan-
dit lentement sur le fleuve. Il m’arracha un juron. Impos-
sible désormais de distinguer ni la ride ni l’épave. Je me
tenais sur le pas de la porte, et les flèches s'abattaient par
essaims. Elles étaient peut-être empoisonnées, mais à les
voir on ne les eût pas cru capables de faire du mal à un
chat... La forêt à ce moment commença à hurler. Nos
- bûcherons à leur tour poussèrent une clameur de guerre,
et la détonation d’un fusil tout juste derrière mon dos
m'assourdit. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule
et l'abri de pilote était encore plein de bruit et de fumée au
moment où je mélançai d’un bond sur la barre. Mon
animal de nègre avait tout lâché pour ouvrir le volet et
décharger le Martini-Henry. Il se tenait debout devant la
large baie : l'air féroce, je lui criai de reculer tout en parant
d'un coup de barre au crochet subit que le vapeur venait de
faire. Il n’y avait pas assez de place pour tourner même sil
l'avait fallu + l’épave était quelque part devant nous, tout
près, cachée par cette sacrée fumée ; il n’y avait guère de
temps à perdre, aussi piquai-je droit sur la rive où je savais
que l’eau était profonde.
Nous passâmes, lentement, au travers des broussailles
retombantes, dans un tourbillon de ramures brisées et de
feuilles qui volaient. La fusillade au-dessous de moi s'était
arrêtée net, comme javais prévu qu'elle ferait aussitôt que
les magasins seraient vides. À ce moment, je rejetai la tête
CŒUR DE TÉNÈBRES 59
en arrière pour éviter ‘un trait sifflant qui traversa l’abri de
pilote, passant par l’une des baies pour ressortir par l’autre.
Par-dessus le barreur dément qui brandissait le fusil déchargé
en hurlant vers la rive, j'aperçus de vagues formes humaines,
qui couraient pliées en deux, bondissaient, glissaient, dis-
tinctes, incomplètes, fugitives. Puisquelque chose d’énorme
apparut dans Pair, devant le volet ; le fusil fila par-
dessus bord et Phomme, reculant vivement, jeta vers moi
un regard de côté, extraordinaire, profond et familier, puis
tomba à mes pieds. Du crâne, il heurta la roue deux fois
et l'extrémité de ce qui avait l'air d’un long bâton s’abattitavec
Jui en culbutant une des chaises de camp. On eût dit qu’en
arrachant cette chose des mains de quelqu'un sur la rive
il avait perdu l'équilibre. La mince fumée s'était dissipée ;
nous avions évité le tronc d’arbre et un regard jeté en avant
me permit de constater qu'à une centaine de mètres plus
loin nous serions en mesure de nous écarter de la rive;
mais l’impression de chaud et de mouillé que je sentais sur
mes pieds me fit baisser la tête. L'homme avait roulé sur le
dos et me regardait fixement : ses deux mains étaient cris-
pées sur le bâton. C'était le bois d’une lance qui, lancée ou
poussée par la baie, l’avait atteint au flanc, juste en dessous
des côtes; le fer avait pénétré tout entier, après avoir fait
une affreuse déchirure ; mes souliers étaient pleins de sang;
une mare s'étendait, tranquille, d’un sombre rouge luisant,
sous la roue, et les yeux de l’homme brillaient d’un éclat
surprenant. La fusillade reprit à nouveau. Il me considérait
anxieusement, serrant la lance comme quelque chose de
précieux, avec l'air de craindre que je n’essayasse de la Jui
enlever. Il me fallut faire un effort pour dégager mes yeux de
son regard et m'occuper à nouveau de [a barre. D'une main
je cherchai à tâtons au-dessus de moi le cordon du siffletà
vapeur et lâchai coup sur coup précipitamment. Les voci-
férations furieuses et guerrières s’arrêtèrent à l'instant et des
profondeurs de la forêt s’éleva, tremblant et prolongé, un
gémissement d’épouvante et de consternation pareil, on
60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
- s’imagine, à celui qui retentira sur cette terre quand ledernier
espoir se sera évanoui. Il y eut une sorte de commotion
sous bois, la pluie de flèches cessa, quelques traits trop courts
vibrèrent encore, ensuite ce fut le silence, parmi lequel le
battement languissant de notre roue d’arrière parvint à mon
oreille. Je mettais la barre à bâbord toute quand le pèlerin
en pyjama rose, très agité et suant, apparut au seuil de la
porte. « Le Directeur m'envoie... » commença-t-il d’un
ton officiel, mais soudain il s’interrompit : « Ah, mon
Dieu !.… » fit-il, les yeux fixés sur l’homme blessé.
Nous demeurâmes penchés au-dessus de lui et son
regard interrogateur et brillant nous enveloppait. En vérité,
j'eus l'impression qu’il allait nous poser une question dans
une langue que nous ne comprendrions pas, mais il mourut
sans proférer un son, sans remuer un membre, sans qu’en
lui bougeât un muscle. Au dernier moment pourtant,
comme répondant à un signe que nous ne pouvions voir,
à un murmure que nous ne pouvions entendre, il fronça
les sourcils âprement, et ce froncement prêta à son noir
masque de mort une expression indiciblement sombre,
pensive et menaçante. L’éclat du regard interrogateur bien-
tôt ne fut plus que vide vitreux.
« Savez-vous diriger ? » demandai-je brusquement à
l'agent. Il eut l’air d'en douter, mais je l’empoignai par le
bras et il comprit sur-le-champ que j’entendais qu'il gou-
vernât bon gré, mal gré. Pour dire la vérité, j’éprouvais une
hâte maladive de changer de souliers et de chaussettes.
«Il est mort ! murmura mon type, fortement impres-
sionné. — Cela ne fait pas le moindre doute, répondis-
je, en tirant comme un furieux sur les cordons de mes sou-
liers. Et, soit dit en passant, je pense bien que M. Kurtz
ne se porte guère mieux à cette heure. »
Pour le moment, c'était ma pensée dominante. Je
ressentais un extrême désappointement, comme s’il m'était
subitement apparu que je m'étais évertué pour une chose
vide de toute réalité. Je n’aurais pas été plus écœuré si le
CŒUR DE TÉNÈBRES 61
voyage n'avait été entrepris que pour me permettre de
causer avec M. Kurtz... Causer !.. Je flanquai l’un de mes
souliers par-dessus bord et me rendis compte que c'était
là tout justement ce que je m'étais promis: une con-
_. versation avec M. Kurtz. Je fis l'étrange découverte que je
ne me l’étais jamais représenté agissant, mais discourant. Je
ne me dis pas: « Je ne le verrai pas » ou « Je ne lui
serrerai jamais la main », mais « Je ne l’entendrai
jamais! » L’homme s’offrait à moi comme une voix. Ce
n’est pas que je ne l’associasse à aucune espèce d’action. Ne
m'avait-on pas répété, sur tous les tons de l’envie et de
l'admiration, qu’il avait à lui seul recueilli, troqué, extorqué
ou volé plus d'ivoire que le reste des agents réunis. Là
n’était pas la question, mais simplement que, s'agissant
d’un homme doué, entre tous ses dons celui qui passait
les autres et imposait en quelque sorte l’impression d’une
présence réelle, c'était son talent de parole, sa parole | —
le don de lexpression, troublant et inspirant, le plus
méprisable et le plus noble des dons, frémissant courant de
lumière ou flux illusoire jailli du cœur d’une impénétrable
ténèbre.
La seconde chaussure s’envola à son tour vers le dieu-
démon du fleuve. Je songeais : Bon sang ! C’est fini! Nous
arrivons trop tard, il a disparu: le don a disparu par
l'opération de quelque lance, flèche ou massue. Je ne
l’entendrai jamais parler, après tout, — et il y avait dans mon
chagrin une étrange extravagance d'émotion comme celle
que j'avais constatée dans le chagrin bruyant de ces
sauvages dans la forêt. Ma désolation, ma solitude n'auraient
pas été plus vives si l’on m'avait subitement enlevé une
croyance ou si j'avais manqué ma destinée dans cette vie.
Qui soupire comme ça là-bas? Absurde?... Va pour
absurde! Grand Dieu, un homme ne peut-il jamais.
Suffit : passez-moi du tabac. »
Il y eut un moment de profonde tranquillité. Ensuite
une allumette flamba, et la face maigre de Marlow apparut,
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ES
62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
fatiguée, creusée, avec ses plis tombants, Les paupières
fermées, un air d'attention concentrée, et tandis qu’il tirait
vigoteusement sur sa pipe, il semblait émerger de la nuit
ou s’y enfoncer selon le clignotement régulier de la courte
flamme. L’allumette s’éteignit.
« Absurde ! s’exclama-t-il. C’est bien là le pis de ce
qui vous attend quand on essaie de raconter. Tous, tous
tant que vous êtes, vous êtes. solidement accrochés dans
lexistence à vos deux adresses, pareils à une vieille coque
entre ses deux ancres, le boucher à un coin, le policeman
à l’autre, un excellent appétit et la température normale:
normale, vous m’entendez, d’un bout de l’année à lPautre….
Et vous prononcez le mot absurde... Absurde ! Au diable
votre Absurde!... Absurde? Mes petits, qu’attendre de quel-
qu’un qui par pure nervosité vient de lancer par-dessus bord
une paire de chaussures neuves? Maintenant que jy songe,
il me paraît surprenant que je ne me sois pas mis à pleurer ;
et cependant, d’une manière générale, je me fais gloire de
ma force de caractère. J'étais piqué au vif à l’idée d’avoir
raté l’inestimable privilège d’écouter le bien-doué M. Kurtz.
Du reste, je faisais erreur. Le privilège m’attendait. Et jen
entendis plus que je ne voulais. Et j'avais raison aussi. Une
voix ! Il n’était guère plus qu'une voix. Et je l’ai entendu,
lui, elle, cette voix, d’autres voix, — tout semblait n’être
que des voix, et le souvenir même de cette époque
persiste autour de moi comme la vibration frémissante d’un
immense bavardage, stupide, atroce, sordide, féroce ou
simplement mesquin, sans aucune espèce de sens. Des
voix, des voix !.. la jeune fille elle-même... »
Il demeura longtemps silencieux.
« Jai couché le fantôme de ses dons sous un men-
songe, reprit-il soudain. Ea jeune fille ?.… Ai-je parlé
de cette fille ?… Oh, elle est en dehors de tout cela, com-
plètement. Elles sont toujours — j'entends les femmes — en
dehors de cela — ou du moins devraient l’être. C’est notre
devoir de les aïder à demeurer dans ce monde admirable
_CŒUR DE TÉNÈBRES 63
qui leur est propre — de peur que le nôtre ne devienne
pire. Elle ne pouvait qu'être en dehors de cela... Vous
auriez dû entendre la carcasse déterrée de M. Kurtz parler
de « Ma Promise ». Vous auriez compris à l'instant
jusqu’à quel point elle était étrangère à tout cela. Et cet
immense os frontal de M. Kurtz!.. On dit que le poil
parfois continue de pousser ; mais la calvitie de ce... de ce
spécimen était impressionnante. La sauvagerie lavait
caressé sur la tête, et celle-ci était devenue pareille à une
boule, à une boule d'ivoire. Elle l'avait caressé, et il s'était :
>] Le
flétri, elle lavait saisi, aimé, étreint, elle s'était glissée
dans ses veines, elle avait consumé sa chair et avait scellé
son âme à la sienne par les indicibles sacrements de je ne
sais quelle initiation diabolique. Il était son favori, choyé
et chéri. De livoire! Ah, je pense bien... Des tas, des
montagnes d'ivoire. La vieille baraque de glaise en
éclatait |. On eût juré qu'il ne restait plus une seule
défense dans le pays, ni sur le sol ni en dessous... — Pour
la plus grande partie fossile, avait déclaré le Directeur
d’un ton de dénigrement. Il n’était pas plus fossile que moi,
mais on l’appelle fossile quand ïl a été déterré. Il paraît
que ces nègres enfouissent parfois leurs défenses ; mais
apparemment ils ne les avaient pas enterrées assez profond
pour sauver le bien-doué M. Kurtz de sa destinée. Nous
en remplimes le vapeur et il fallut en outre en empiler un
tas sur le pont. Tant qu’il lui fut donné de voir, il put ainsi
contempler et se congratuler, car le sentiment de sa fortune
persista en [ui jusqu’à la fin. Il vous eût fallu l'entendre
dire: mon Ivoire, ma Fiancée, ma Station, mon Fleuve,
mon... — tout en fait était à lui. J’en retenais ma respira-
tion, comme si je m'étais atendu à ce que la sauvagerie
éclatât d’un rire prodigieux qui eût secoué sur leur axe les
étoiles immobiles. Tout lui appartenait, — mais ce
métait là qu'un détail. L'important, c'était de démêler à
qui il appartenait, lui ; combien de puissances ténébreuses
étaient en droit de le réclamer. Ce genre de réflexions vous
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D Zn) dd
64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
faisait froid dans le dos. Quant à deviner, c'était impossible
et du reste malsain. Il avait occupé une place élevée parmi
les démons de ce pays — et je l’entends au sens littéral.
Vous ne pouvez pas comprendre... Et comment compren-
driez-vous, vous qui sentez le pavé solide sous vos pieds,
entourés que vous êtes de voisins obligeants prêts à vous
applaudir ou à vous tomber dessus, vous qui cheminez
délicatement entre le boucher et le policeman, dans la
sainte terreur du scandale, des galères et de asile d’aliénés;
comment imagineriez-vous cette région des premiers âges
où ses pas désentravés peuvent entraîner un homme, à la
faveur de la solitude, de la solitude absolue, sans
policeman !..., à force de silence, de ce silence total où le
murmure d'aucun voisin bien intentionné ne se fait l'écho
de ce que les autres pensent de vous... C’est de ces petites
choses-là qu'est faite la grande différence. Qu'’elles dispa-
raissent et vous avez à faire fond sur votre propre vertu, sur
votre propre aptitude à la fidélité. Bien entendu, vous
pouvez être trop sot pour risquer d’être dévoyé, trop
borné même pour soupçonner que vous êtes assailli par les
puissances des ténèbres. Je tiens que jamais imbécile n’a
vendu son âme au diable; l’imbécile est trop bête où le
diable trop malin, je ne trancherai pas le point. Ou encore,
vous pouvez être une créature si éblouie d’exaltation qu’elle
en demeure aveugle et sourde à tout ce qui n’est pas
visions ou harmonies célestes. La terre dès lors n’est plus
pour vous qu’un endroit de passage, et qu’à ce compte, il
y ait perte ou gain, je n’ai pas la prétention d’en décider.
La plupart d’entre nous cependant ne sont ni de ceux-ci ni
de ceux-là... Pour nous, la terre est un endroit où vivre, où
nous avons à nous accommoder de visions, d’harmonies
et d’odeurs aussi, parbleu!... — respirer de l’hippopotame
crevé et n’en pas être empoisonné! Et c’est là que la
force personnelle entre en jeu, la confiance où vous êtes
d'arriver à creuser des fosses pas trop voyantes où enfouir
ces choses..., — votre faculté de dévouement, non pas à
CŒUR DE TÉNÈBRES 65
vous-même, mais à quelque obscure et exténuante
besogne.… Et c’est bien assez malaisé. Notez que je n’essaie
ni d’excuser, ni d’expliquer ; je tente seulement de me
rendre compte de M. Kurtz, de l'ombre de M. Kurtz. Ce
fantôme initié, surgi du fond d’un néant, m’honora d’une
confiance surprenante avant de se dissiper définitivement.
Tout simplement parce qu'il pouvait parler anglais avec
moi. Le Kurtz en chair et en os avait reçu partie de son
éducation en Angleterre, et — comme il eut la bonté de me
le dire — ses sympathies restaient fixées au bon endroit. Sa
mère était à demi-Anglaise, son père à demi-Français…
Toute l’Europe avait collaboré à la confection de Kurtz, et
je ne tardai pas à apprendre qu’avec beaucoup d’à-propos,
la Société Internationale pour la Suppression des Coutumes
Barbares l'avait chargé de faire un rapport destiné à
l'édification de cette compagnie. Et il lavait écrit, ce
rapport! Je l'ai vu. Je l’ai lu. Il était éloquent, vibrant
d’éloquence, mais je le crains, un peu trop sublime. Il avait
trouvé le temps d’y aller de dix-sept pages d’écriture serrée.
Mais sans doute était-ce avant que sa... — mettons avant
que ses nerfs se soient détraqués et l’aient amené à présider
certaines danses nocturnes, se terminant sur je ne sais
quels rites innommables dont ce que j’appris çà et là me
fit conclure bien malgré moi que c'était lui — lui,
M. Kurtz — entendez-vous, qui, en était l’objet. Ah! c'était
un fameux morceau, ce rapport. Le paragraphe de début
pourtant, à la lumière d'informations ultérieures, m’apparaît
à présent terriblement significatif. Il commençait par
déclarer que, nous autres blancs, au point de développe-
ment où nous sommes parvenus, « nous devons nécessai-
rement leur apparaître (aux sauvages) sous la figure
d'êtres surnaturels, — nous les approchons avec l'appareil
d’une force quasi divine, » et ainsi de suite. « Par le seul
exercice de notre volonté, nous pouvons mettre au service
du bien une puissance presque illimitée, etc, etc. ». C’est de
là que, prenant son essor, il m’entraîna à sa suite. La
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66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
péroraison était magnifique, bien qu’assez malaisée à
retenir. Elle me donna l'impression d’une exotique Immen-
sité régie par une auguste Bienveillance. Elle me trans-
porta d’enthousiasme. J’y retrouvais le prestige sans limite
de léloquence, des mots, de nobles mots enflammés.
Aucune suggestion pratique qui rompît le magique courant
des phrases, à moins qu’une façon de note au bas de la
dernière page, griffonnée évidemment bien plus tard et
d’une main mal assurée, ne dût être considérée comme
l'énoncé d’une méthode. Elle était fort simple et, termi-
nant cet émouvant appel à tous les sentiments altruistes,
elle éclatait, lumineuse et terrifiante, comme le trait d’un
éclair dans un ciel serein : « Exterminer toutes ces brutes ».
Le plus curieux, c'est qu'il avait apparemment perdu de
vue ce remarquable post-scriptum, attendu que plus tard,
lorsque dans quelque mesure il revint à lui, il me pria à plu-
sieurs reprises de prendre soin de son « pamphlet » (cest
ainsi qu'il l’appelait) tant ïl était assuré qu'il aurait
une heureuse influence sur sa carrière. J’eus des renseigne-
ments complets sur toutes ces choses; en outre il advint
que c’est à moi quil incomba de prendre soin de sa
mémoire. Ce que j'ai fait pour elle me donnerait le droit
indiscutable de la vouer, si tel était mon bon plaisir, à
l'éternel repos de la poubelle du progrès, parmi toutes
les balayures et — je parle au figuré — tous les chiens
crevés de la civilisation. Mais, voyez-vous, le choix ne
m'est pas laissé. Il ne veut pas se laisser oublier. Quoi
. qu'il eût été, il n’était pas banal, Il avait le don de charmer
ou d’épouvanter à ce point des âmes rudimentaires, qu’elles
se lançaient en je ne sais quelles danses ensorcelées en son
honneur : il avait le don aussi de remplir les petites âmes
des pélerins d’amères méfiances ; il avait un ami du moins
et il avait fait la conquête d’une âme qui n’était ni
corrompue ni entachée d’égoïsme. Non, je ne puis l'oublier,
bien que je n’aille pas jusqu’à affirmer qu’il valût la vie de
l’homme que nous perdimes en allant le chercher. Mon
CŒUR DE TÉNÈBRES 67
barreur me manqua terriblement. Il commença à me
manquer alors que son corps était encore étendu dans l'abri
de pilote. Peut-être trouverez-vous passablement inattendu
ce regret pour un sauvage qui ne comptait guère plus
qu'un grain de sable dans un noir Sahara. Mais, voyez-
vous, il avait servi à quelque chose; il avait gouverné :
pendant des mois, je l'avais eu derrière moi, comme une
aide, un instrument. Cela avait créé une sorte d’association.
Il gouvernait pour moi : j'avais à le surveiller. Je m'irritais
de ses insuffisances et ainsi un pacte subtil avait été formé
dont je ne m’aperçus qu’au moment où il fut brusquement
rompu. Et l’intime profondeur de ce regard qu'il me jeta
en recevant sa blessure est demeurée jusqu’à ce jour dans
ma mémoire, comme sil eût voulu attester notre distante
parenté à l’instant suprême.
Pauvre diable ! Que n’avait-il laissé ce volet en paix !
Mais il n'avait aucune retenue, aucun contrôle de soi-même
— pas plus que Kurtz ! Il était l'arbre balancé par le vent...
Aussitôt que j'eus enfilé une paire de pantoufles sèches, je
le tirai hors de la cabine, après avoir arraché la lance de
son côté : opération que, je l'avoue, j'accomplis les yeux
fermés. Ses talons sautèrent sur le pas de la porte ; ses
épaules pesaient sur ma poitrine, je le tirais à reculons avec
_ uneénergie désespérée. Ce qu'il était lourd ! lourd ! Il m'appa-
raissait plus lourd qu'aucun homme ne l’avait jamais été !..
_ Ensuite, sans autre cérémonie, je Le fis basculer par-dessus
_ bord. Le courant le saisit comme s’il eût été une simple
_ touffe d'herbes, et je vis le corps rouler deux fois sur lui-
même avant de disparaître pour toujours. Tous les pélerins
à ce moment et le Directeur étaient rassemblés sur l’avant-
. pont, autour de l’abri du pilote, jacassant entre eux comme
. une bande de pies excitées, et ma diligence impitoyable
. souleva un murmure scandalisé. J'avoue que je ne vois
pas pourquoi ils tenaient à conserver ce cadavre. Pour
Pembaumer peut-être ! Sur l’entre-pont, cependant, un
autre murmure avait couru, fort significatif. Mes amis, les
‘ 2 CONTE PRES
68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
coupeurs de bois, étaient tout aussi scandalisés et avec
plus d’apparence de raison, bien que je n’hésite pas à recon-
naître que leur raison n’était guère admissible. Aucun
doute là-dessus ! Mais j'avais décidé que si mon barreur
devait être mangé, ce seraient les poissons seuls qui
l’auraient. Durant sa vieil n'avait été qu’un pilote médiocre,
maintenant quil était mort il risquait de devenir une
tentation sérieuse et, qui sait, de déchaîner peut-être quel-
que saisissant incident. Au surplus, j'avais hâte de
reprendre la roue, car l’homme en pyjama rose se révélait
lamentablement au dessous de sa tâche.
C’est ce que je m’empressai de faire dès que les funé-
railles furent terminées. Nous marchions à vitesse réduite
en tenant le milieu du courant, et je prêtais l'oreille au
bavardage autour de moi. Ils tenaient Kurtz pour perdu et
la station aussi ; Kurtz était mort, et la station devait être
brûlée et ainsi de suite. Le pélerin aux cheveux rouges
s’exaltait à la pensée que ce pauvre Kurtz du moins avait
été dignement vengé. « Hein ! nous avons dû en faire
un fameux massacre dans le bois. » Ilen dansait littéralement,
le sanguinaire petit misérable !... Et il s'était presque
évanoui à l'aspect de l’homme blessé !..…. Je ne pus
m'empêcher de dire : « Vous avez certainement fait pas
mal de fumée !...» Je m'étais aperçu, à la façon dont la cime
des taillis remuait et volait, que presque tous les coups
avaient porté trop haut. Le moyen d'atteindre quoi que ce
soit si vous ne visez ni épaulez ; et ces gaillards-là tiraient
l'arme à la hanche et les yeux fermés. La débandade, décla-
rai-je et j'avais raison, était due uniquement au bruit
strident du sifflet à vapeur. Sur quoi ils oublièrent Kurtz
pour m’accabler de protestations indignées.
Comme, debout près de la barre, le Directeur murmurait
je ne sais quoi, à voix basse, au sujet de la nécessité de
redescendre franchement le fleuve avant le coucher du soleil,
à titre de précaution, j’aperçus de loin un endroit défriché
sur la rive et la silhouette d’une espèce de bâtiment.
CŒUR DE TÉNÈBRES 69
« Qu'est-ce que c’est que ça ? » demandai-je. De surprise,
il frappa les mains l’une contre l’autre. « La station ! »
cria-t-il. Je piquai dessus, tout aussitôt, sans augmenter la
vitesse.
Au travers de mes jumelles, je découvrais le penchant
d’une colline, garnie d’arbres espacés et dégagée de toute
broussaille. Un long bâtiment délabré, au sommet, appa-
raissait à demi enfoui sous les hautes herbes ; de grands
trous, dans la toiture conique, béaient tout noirs; la
brousse et la forêt formaient l'arrière-plan. Il n’y avait
clôture ni palissade d’aucune sorte ; mais sans doute en
avait-il existé une autrefois, car près de la maison une demi-
douzaine de minces poteaux demeuraient alignés, gros-
sièrement équarris et ornés à l’extrémité de boules sculptées.
Les barreaux, ou ce qui avait dû les réunir, avaient disparu.
Bien entendu, la forêt entourait le tout, mais la berge
était dégagée et au bord de l’eau j’aperçus un blanc, sous un
chapeau pareil à une roue de voiture, qui nous faisait
signe avec persistance de toute la longueur de ses bras. En
examinant la lisière de la forêt, j’eus la quasi-certitude d’y
discerner des mouvements ; des formes humaines glissant
çà et là. Prudemment je dépassai l’endroit, ensuite arrêtai
les machines et me laissai dériver. L'homme blanc sur la
rive se mit à nous héler et à nous presser de descendre. —
« Nous avons été attaqués, cria le Directeur. — Je sais,
je sais, tout va bien ! hurla l’autre du ton le plus jovial.
Débarquez ! Tout va bien !... Je suis heureux !.. »
Son aspect me rappelait quelque chose, quelque chose
de drôle que j'avais déjà vu quelque part. Tout en manœu-
vrant pour accoster, je me demandais : à quoi res-
semble-t-il donc ? Et tout à coup je mis le doigt dessus.
Il avait l'air d’un arlequin.… Ses vêtements étaient faits de
ce qui sans doute avait été autrefois de la toile brune, mais
ils étaient entièrement couverts de pièces éclatantes, bleues,
rouges, jaunes, — pièces dans le dos, sur le devant, sur les
coudes, aux genoux ; ganse de couleur au veston, ourlet
JAI
70 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
écarlate au fond de son pantalon; et le soleil le faisait
paraître extraordinairement gai et propre en même temps,
parce qu’on pouvait voir avec quel soin ce rapiéçage avait
été fait. La face imberbe et enfantine, très blond, pas de
traits pour ainsi dire, un nez qui pelait, de petits yeux
bleus, force sourires et froncements qui se succédaient sur
cette physionomie ouverte, comme l’ombre et la lumière
sur une plaine balayée par le vent. « Attention, capitaine |
cria-t-il. Il y a un tronc d'arbre qui s’est logé ici la nuit
dernière... — Quoi, encore un !... » J'avoue que j'eus
un juron scandaleux. Peu s’en fallut que je n’éventrasse
mon échoppe pour finir cette charmante excursion. L’arle-
quin sur la rive leva vers moi son petit nez camus :
« Anglais ? fitil, tout illuminé de sourires. — Et vous ?
hurlai-je de la barre. » Les sourires s’éteignirent et il hocha
la tête, comme pour s’excuser d’avoir à me désappointer.
Mais il s’éclaira à nouveau : « Peu importe ! », continua-
t-il d’un ton d'encouragement. Je demandai : « Arrivons-
nous à temps ?.… — Il est là-haut, » répondit-ilavec un
geste de la tête vers le sommet de la colline, et il s’assom-
brit subitement. Son visage était pareil au ciel d'automne,
tantôt couvert et tantôt éclatant.
Quand le Directeur, escorté des pélerins, tous armés
jusqu'aux dents, eut pénétré dans la maison, le gaillard
monta à bord. « Dites donc, je n'aime pas beaucoup ça!
Les indigènes sont dans la brousse, » fis-je... Il m’assura
sérieusement que tout allait bien. — « Ce sont des âmes
simples, ajouta-t-il. Je suis content tout de même que vous
soyez arrivés. Il me fallait passer mon temps à les tenir à
distance... — Mais vous venez de me dire que tout allait
bien !.… m'écriai-je. — Oh ils n'avaient pas de mau-
vaises intentions, » et sous mon regard, il se reprit : « Pas
de mauvaises intentions à proprement parler. » Ensuite
avec vivacité : « Ma foi, votre abri de pilote a besoin d’un
nettoyage !.. » Et sans reprendre haleine, il me conseilla
de garder assez de vapeur pour faire marcher le sifflet en
CŒUR DH TÉNÈBRES 71
cas d'alerte : « Un bon coup de sifflet fera plus d’eflet
que tous vos fusils !... Ce sont des âmes simples !.. »
répéta-t-il. Il s’exprimait avec tant de volubilité que j'en
étais étourdi. Il semblait vouloir rattraper tout un arriéré
de longs silences et, effectivement, il convint en riant que
tel était bien son cas. « Ne parlez-vous donc pas avec
M. Kurtz ? demandai-je. — Oh, on ne parle pas avec
un homme comme lui, on l'écoute..…, s’écria-t-il avec une
sévère exaltation. Mais maintenant... » Il agita le bras
et en un instant se trouva enfoncé dans l’abîime du
découragement. D’un bond toutefois il en émergea, prit
possession de mes deux mains et les serra sans arrêter,
tout en bredouillant : « Frère marin... Honneur. plai-
sir.… délice... me présente moi-même... Russe... fils d’un
archi-prêtre.… Gouvernement de Tambov..…. Quoi ! du
tabac ?.. Du tabac anglais ; cet excellent tabac anglais !.…
Ab, cela, c’est d’un frère... si je fume ?.. Où est le marin
qui ne fume pas. »
La pipe lui rendit quelque ne. et peu à peu je démêlai
que, s'étant échappé du collège, il s'était embarqué sur un
navire russe, s'était enfui à nouveau et avait servi pendant
quelque temps sur des navires anglais ; qu’il était mainte-
nant réconcilié avec l’archi-prêtre… Il insistait sur ce point :
« Mais quand on est jeune, on doit voir du pays,
acquérir de l’expérience, des idées, élargir son intelli-
gence.. — Même ici !..… fis-je en lPinterrompant. —
Sait-on jamais !.. C’est ici que j'ai rencontré M. Kurtz... »
me répondit-il d’un ton de reproche et d’entantine solennité.
Je tins ma langue désormais. Il paraît qu’il avait amené
une maison de commerce hollandaise de la côte à lui confier
des provisions, des marchandises et qu’il s'était enfoncé.
2
dans lintérieur d’un cœur léger, sans se soucier plus
qu'un enfant de ce qui pouvait lui arriver. Il avait erré sur
_ le fleuve pendant près de deux ans, seul, séparé de tout le
monde et de toutes choses. « Je ne suis pas aussi jeune
que jen ai Pair. J'ai vingt-cinq ans, m'’expliqua-t-il.
s = LES :
72 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
D'abord, le vieux Van Shuyten essaya de m'envoyer au
diable, contait-il avec un sensible amusement, mais je
m'obstinai et parlai, parlai tant et si bien qu’à la fin il eut
peur que son chien favori n’en fit une maladie, de sorte
qu'il me donna une pacotille et quelques fusils en me
disant qu’il espérait bien ne plus me revoir. Brave vieux
Hollandais, ce Van Shuyten !.. Je lui ai expédié un petit
lot d'ivoire il y a un an, ainsi il ne pourra me traiter de
filou lorsque je rentrerai. J'espère qu’il l’a reçu... Pour le
reste, je m'en fiche... J'avais préparé un tas de bois pour
vous... C'était mon ancienne maison. L’avez vous-vu ?... »
Je lui tendis le livre de Towson. Il faillit se jeter à mon
cou, mais se retint. « Le seul livre qui me restât et je
pensais l'avoir perdu, fit-il en le considérant avec extase.
Il y a tant d'accidents qui vous guettent quand on circule ici
seul... Les canots parfois chavirent, et parfois aussi il faut
. décamper si vite, quand les gens se fâchent.… » Il feuilletait
les pages. « Vous y avez fait des annotations en russe »,
dis-je. Il fit oui de la tête. « J'avais cru qu’ellesétait rédigées
en chiffre... » — Il rit et redevenu sérieux : « J'ai eu
beaucoup de peine à tenir ces gens-là à distance... —
Est-ce qu'ils voulaient vous tuer ?.…. demandai-je. —
Oh, non! fitil et il s'interrompit aussitôt. — Pour-
quoi vous ont-ils attaqués ?... » continuai-je. Il hésita ;
puis avec une sorte de pudeur : « Ils ne veulent pas qu'il
s'en aille !.…. fit-il. — Pas possible, » m’écriai-je étonné.
Il eut un nouveau hochement de tête, plein de mystère et
de sagesse. « Je vous le dis, reprit-il, cet homme a élargi
mon intelligence. » Et il ouvrit les bras tout grands, en me
regardant de ses petits yeux bleus, qui étaient partaitement
ronds.
(à suivre)
Traduction D'ANDRÉ RUYTERS. JOSEPH CONRAD
RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE
Littérature Politique.
M. Barthélemy, professeur de droit et député, en une préface
qu’il apporte à la traduction récente du livre de lord Bryce sur
les Démocraties Modernes, que publie Payot, regrette que « dans
le pays de Montesquieu, de Rousseau, de Chateaubriand, de
Benjamin Constant, la source de la science politique semble
tarie. » [l constate que « les Anglais et les Américains sont par-
fois surpris qu’on ne puisse pas leur indiquer un grand ouvrage
classique sur le Gouvernement de la France ».
C’est une lacune en effet singulière et regrettable. Un ouvrage
de ce genre, analogue à lAmerican Commonwealth de lord
Bryce, ne semble pas, au premier abord, difficile à écrire. Il
demande précisément les qualités qui se trouvent le plus abon-
damment dans l’intelligence française, ordre, clarté, pénétra-
tion, psychologie. Il assure à son auteur une renommée de bon
aloi, un siège à l’Académie française et un autre à celle des
Sciences morales et politiques. Il vous classe dans votre pays et
à l’étranger comme une autorité. Pour qu'aucun Français ne
Vait donné, il faut cependant qu’il y ait des raisons. Le livre de
lord Bryce, qui traite partiellement ce sujet même, en cent cin-
quante pages excellentes, et qui représente une contribution de
premier ordre à la politique comparée, nous aidera peut-être à
les découvrir.
Des démocraties modernes dont il analyse et compare la
nature politique, Bryce ne retient que six, la France, la Suisse,
le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis.
Serait-ce qu’il ne considère pas comme des démocraties les
monarchies de l’Europe, et particulièrement l'Angleterre ? Si.
Maïs il s’est borné aux pays où il avait pu vivre, voyager lon-
guement, recueillir des observations personnelles. Et pour
l'Angleterre, ayant lui-même siégé pendant vingt-sept ans à la
Chambre des Communes, ayant participé à toute la vie mili-
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D
74 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
tante du parti libéral, il ne s’est pas cru qualifié pour considérer
la vie politique anglaise d’un œil impartial.
La même question délicate se poserait pour un Français qui
aurait conçu l’ambition d'écrire un ouvrage objectif sur le
Gouvernement de la France. S'il est étranger au détail et au
métier de la vie politique, il se jouera dans l'idéologie ou la
psychologie, ne mordra pas sur la technique et la réalité. Tous
nos grands critiques littéraires modernes se sont occupés de
questions politiques, ont dit leur mot, beaucoup de mots, sur
la politique, Villemain, qui fut ministre, Sainte-Beuve, Brune-
tière, Anatole France, Lemaître, Faguet. Ils en sont restés à peu
près aux réflexions sinon de l’homme dans la rue, du moins de
Pacadémicien sur les quais. Un seul d’entre eux a tenté, avec
D
une conscience forte et méthodique, d'appliquer à une telle
œuvre, monumentalement conçue, la fin de sa vie. C’est Taine.
Littérairement il a réussi. Politiquement au moins autant
qu’historiquement il a échoué. Tout le long de son ouvrage
court le tremblement nerveux qui ne le quitta pas depuis la.
Commune, et il n'avait d'autre expérience politique personnelle
que celle d’un conseiller municipal de Menthon-Saint-Bernard.
Même, vieux débutant dans ces simples fonctions, il y réussit
mal. D'ailleurs autre chose est l'étude de la structure sociale
d’un pays, autre chose l’étude de son gouvernement.
Un livre à la Bryce sur le Gouvernement de la France ne
pourrait donc être écrit que par un Français ayant lui-même
participé, comme haut fonctionnaire, parlementaire influent ou
ministre stable, au gouvernement de son pays, ou bien par un
homme intelligent et cultivé, placé par sa fonction et pour son
plaisir à l’un des carrefours de la vie politique. J'imagine volon-
tiers qu’à deux reprises, et sur deux plans, les circonstances et
les hommes s’y prêtèrent.
Une fois avec Tocqueville. Auteur d’un des livres classiques
de la science politique, la Démocratie en Amérique, député
laborieux pendant treize ans, ministre des Affaires Etrangères
sous la République, écrivain d’une forme incomparable, excel-
lant à comprendre ce qu’il n’aimait pas, et, si l’on n’écarte pas
du mot intelligence certaines inaptitudes nécessitées par la
division du travail humain, avec Sainte-Beuve le Français le
plus intelligent de son temps, Tocqueville était admirablement
\
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
muni pour écrire sur ce sujet un livre presque franco-anglais,
unissant les qualités d’un Bryce à celles d’un Montesquieu. Il
tenta au moins de l’amorcer dans l'ouvrage que la mort ne lui
laissa pas achever.
Une autre fois avec Albert Sorel. Secrétaire général du Sénat
aux temps les plus brillants et les plus dramatiques de la vie
politique sous la troisième République, esprit étendu, ouvert,
grand causeur et grand écouteur, familier avec l’histoire et
riche de sens politique, Sorel pouvait mettre au service d’un
grand ouvrage de politique intérieure lintelligence et le labeur
qu’il a consacrés à son livre de politique étrangère. Au contraire
de Tocqueville et de Taine, il y eût porté l’optimisme et la
bonne humeur d’un homme qui a réussi sa vie, et qui pense
malaisément que la constitution qu’il voit et fait fonctionner
n’est pas la meilleure de toutes. Dans une page de son Montes-
quieu il nous présente la République de Jules Grévy comme
l'idéal politique qui répond le mieux, dans les temps modernes,
aux vœux et à l'idéal du Président à mortier.
Mais pour un secrétaire général du Sénat autant et plus que
pour tout autre fonctionnaire, parlementaire ou ministre, il
demeure difficile et délicat de trouver le point de vue d’où
décrire, analyser, juger un: mécanisme dans lequel soi-même
on fonctionne. Aussi, de même qu’un spécialiste étranger des
constitutions comme Bryce est mieux placé ici qu’un Français,
de même un Français préfère d'ordinaire faire porter ce genre
d'étude sur les constitutions, les peuples et les politiques de
l'étranger. On le voit à l'Ecole des Sciences Politiques. A ces
deux œuvres maîtresses que sont la Psychologie politique du
peuple anglais et la Psychologie politique du peuple américain,
Emile Boutmy n’a rien joint de pareil pour le peuple français.
M. André Siegfried, professeur à PEcole, a publié cette année,
au nom du Musée social, un livre de premier ordre sur lAngle-
terre contemporaine. Anglais et Français l’ont accueilli comme
une œuvre d’information libre et d'intelligence impartiale. Un
livre du même modèle et du même esprit sur la France d’au-
jourd’hui serait, malgré tout, classé sous létiquette d’un parti
politique. Nous sommes, chez nous, sur le terrain du pari de
Pascal. Il faut parier, être d’un parti, dans une affaire où nous
» sommes engagés, et ne pas parier c’est encore parier. M. Fabre-
Enr —
pi 6 nr M AE ta
FE
76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Luce, qui s’est efforcé d’appliquer aux origines de la dernière
guerre une méthode et un esprit que Sorel avait appliqués aux
guerres d’il y a cent ans, a pu s’en apercevoir. Le recul dans le
temps et le recul dans l’espace donnent à l’histoire, à la théorie
politique, leur espace propre et leurs dimensions normales.
La préface de M. Barthélemy au livre de Bryce produit même
tout de suite en nous un sentiment vif de la différence profonde
entre les deux plans, celui de Pascal, où l’on parie, celui de
Montaigne, où l’on ne parie pas. Les jugements de lord Bryce
sur la démocratie française marquent avec impartialité ce qu’il
croit y apercevoir de bien et ce qu’il juge s’y trouver de mal.
Au bien M. Barthélemy applaudit. Au mal il s’écrie : « Ce sont
les Français qui ont trompé lord Bryce ! Il rapporte, sans se les
approprier complètement, les jugements d’après lesquels la
Chambre baisserait de niveau moral et de niveau intellectuel.
Mais non ! » Le nonsignifie que M. Barthélemy est député
français, et que la fraternité des couloirs l’oblige de parier. Il a
d’ailleurs mal lu lord Bryce qui écrit à la page 346 du tome Ier:
« Un Français, qui observe la politique d’un œil très juste et sin-
gulièrement impartial, m’affirmait qu’au cours de ces quarante
dernières années, le niveau intellectuel de la Chambre s’est légè-
rement relevé, tandis que le niveau moral a légèrement fléchi. »
Le Français impartial qui a émis cette opinion pondérée n’a pas
trompé du tout lord Bryce, et son observation s’est trouvée
bien justifiée par les deux législatures d’après-guerre. D'une
part le contact avec les parlementaires fait toujours découvrir
parmi eux plus d’intelligences, de valeurs qu’on ne s’attendait à
en rencontrer, et lord Bryce écrit lui-même : « Dans aucune
législature des temps modernes, on ne rencontre une moyenne
d'hommes politiques aussi compétents, aussi habiles et distin-
gués que dans le Sénat français. » D’autre part, personne ne
contestera que le nombre des sénateurs et des députés d’affaires,
avocats-conseils, conseils appointés, administrateurs de société,
observateurs officieux en liaison avec des banquiers ou des
industriels, à augmenté fortement depuis 1919. Et l’opinion
publique voit là, à tort ou à raison, un glissement de la mora-
lité. C'est d’ailleurs un fait d'ordre général, qu’il serait injuste
d'attribuer à une spéciale corruption parlementaire, qui est lié
à la crise et au déséquilibre général des fortunes, et qui a son
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE LS TINUZ
équivalent dans d’autres professions et d’autres pays. Quoi qu'il
en soit, l’interlocuteur de lord Bryce lui donnait une informa-
tion parfaitement juste, et sa qualité d’étranger désintéressé
mettait lord Bryce en.état d’en tirer le meilleur parti. M. Bar-
thélemy en eût fait autant en Angleterre. Mais en France il ne
pouvait guère que parier, jouer sur son écurie, se porter,
comme à la tribune, au secours de son prestige professionnel.
Je ne l’en blâme nullement. J'essaie seulement de démêler une
des raisons pour lesquelles il n’y a pas encore de grand ouvrage
classique sur le Gouvernement de la France, pourquoi un
homme aussi bien placé que Sorel pour lécrire l’a laissé pru-
demment dans son encrier, et pourquoi M. Barthélemy, s’il
s’avise de s'y employer, nous fera soupçonner d'avance une
apologétique et une propagande.
Je laisse de côté les remarques et les vues générales sur la
nature et l'avenir de la démocratie, surtout dans la dernière par-
tie, qui font du livre de lord Bryce un trésor de faits et d’idées
sur ce grand problème politique du siècle. Je m’attacherai seu-
lement aux pages où il a résumé son expérience de la vie poli-
tique française.
Pour un Français, le défaut ou l'avantage de ces grandes
enquêtes anglaises est peut-être de ne pas tendre à quelques
conclusions générales et de laisser le lecteur les formuler lui-
même. On peut dire, je crois, que l'impression de cet Anglais,
particulièrement expérimenté et compétent, c’est une grande
estime des institutions démocratiques de la France, mais un
jugement peu favorable sur ses mœurs démocratiques.
Il admire l'esprit pratique et la solidité de la constitution
républicaine, qui a pu durer, et qui mérite non seu-
lement de durer, mais aussi, selon lui, d’être proposée comme
modèle aux nouveaux Etats. Cette constitution démocratique,
qui devait durer, s’est superposée en 1875 à un mécanisme
administratif qui avait duré, fait ses preuves, et auquel
lord Bryce ne marchande pas non plus l'éloge, particulièrement
au Conseil d'Etat et à la justice, qu’il ne trouve pas inférieure,
et qu’il juge même, sur certains points, supérieure, à la justice
anglaise. L'institution politique et la tradition administrative
se sont accordées pour donner à la politique étrangère de la
78 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
République « une continuité de vues dont les autres grands
Etats européens sont loin d’avoir fait preuve. » |
Mais les mœurs politiques lui paraissent compromettre une
partie de ces avantages. A la différence de la démocratie
anglaise, la démocratie française manque de ces deux pièces
maîtresses : de grands partis et de grands chefs. Rien de pareil
en France à ces partis définis, où tout Anglais est inscrit et
milite sa vie entière, où il acquiert à la fois la discipline morale
et le sens politique, et sans lesquels il n’y a pas de véritable
gouvernement parlementaire. Au Parlement français, les partis
sont remplacés par des coalitions temporaires, des « blocs » ; en
dehors du Parlement, dans le pays, par un ensemble complexe,
hétéroclite et inorganique de comités locaux. Ces comités,
pour lord Bryce, n’ont aucun analogue en Angleterre et aux
Etats-Unis, où les partis sont organisés régulièrement et à ciel
ouvert, mais ils ressemblent à ce qu’on appelle en Ecosse des
cliques. « Les hommes composant ces cliques — petits fonction-
naires, boutiquiers, avocats, médecins, professeurs, journalistes
— constituent avec les députés et quelques personnalités plus
riches, financiers, chefs de groupes industriels, propriétaires de
journaux importants, ce qu'on appelle en France les classes
dirigeantes. » |
À l’époque des élections, Philippe Barrès citait un mot pro-
phétique de M. Briand à son père. Le patriote lorrain,
prévoyait un changement de la vie politique après la
guerre, une consolidation des gains obtenus dans l'esprit public
par l’idée nationaliste. « Ne croyez pas cela, dit M. Briand.
Vous pouvez avoir les esprits. Il nous reste les cadres. » L’expé-
rience de ce vieux renard ne le trompait pas. Les cadres — ce
que lord Bryce appelle les cliques — l’ont emporté.
Il n’est pas facile de se rendre un compte précis de ce que
sont ces cadres. L’énumération de lord Bryce est exacte. Mais
on ne saurait guère prendre un point de perspective (pour
taupes, car il le faudrait bien souterrain) d’où envisager dans
leur ensemble ces dessous complexes et fondamentaux de la vie
politique française. On n’en connaît jamais qu’un secteur
limité. Ceux qui en ont une expérience plus complète sont
des politiciens professionnels devenus, de bonne foi, incapables
d'exposer une question sans plaider un intérêt. Il en est de
4
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 79
l'ensemble des cadres comme du plus connu d’entre eux, la
franc-maçonnerie : à l’intérieur on ne peut rien en dire, de
l'extérieur on ne peut rien y voir. Pour l’auteur d’un livre sur
le Gouvernement de la France, cette affaire des cadres serait
évidemment beaucoup plus difficile à traiter que celle de
l'élection présidentielle par exemple. C'est là que j'attendrais
M. Barthélemy.
Il est d’ailleurs loisible à tous les citoyens et à tous les partis
de former des cadres de ce genre, de se constituer en cliques.
De nombreux essais en ont été faits, sous la troisième Répu-
blique, par les partis de droite. La fragilité et l'échec rapide des
cadres de droite, la solidité et le succès des cadres de gauche,
voilà des faits constants dans notre demi-siècle de vie républi-
caine. Tout cela serait aussi à expliquer.
Ce que lord Bryce reproche particulièrement aux cadres, ce
qui lui paraît une infériorité nette de la vie politique française
en face de la vie politique anglaise, c’est de mettre à l'entrée de
la carrière politique une porte basse sous laquelle la plupart des
hommes intelligents répugnent à se courber. Chacun des deux
grands partis anglais (le livre a été écrit avant le gouvernement
éphémère des travaillistes) bénéficie du concours, de l'influence
morale que lui apportent les professionnels de la pensée. En
France, lémigration politique à lintérieur est couramment
pratiquée par les intellectuels, et il faut, pour les en faire
sortir, un événement comme l'affaire Dreyfus, qui fut leur
affaire propre, une affaire de philosophie politique. « Il existe,
dit lord Bryce, une catégorie d'hommes, notables par l'influence
et le talent plutôt que par le nombre, qui fuit la politique parle-
mentaire. Elle comprend des gens de lettres et de science, beau-
coup de professeurs de l’Université et des hautes Ecoles ; les
professions libérales apportent aussi un contingent important.
Tous ces hommes semblent se maintenir beaucoup plus en
dehors de la vie politique active du pays, générale aussi bien que
locale, que ne le fait la classe correspondante de citoyens dans
la Grande-Bretagne, en Suisse ou aux Etats-Unis. » Dans l’une
des correspondances si vivantes qu’il envoie à la Revue de Genève,
Daniel Halévy déclarait cette année qu’il ne votait jamais. Des
Suisses, qui vivent de si près dans l'exercice quotidien et obliga-
toire de la vie civique, et qui savaient l'importance de la place
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80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
d’observateur et de critique — de politique en somme —- tenue
par Halévy, me témoignèrent leur étonnement. « I] ne manque
pas en France, dit lord Bryce, de personnalités riches de savoir,
fortes par la pensée et d'esprit pénétrant. Aucun pays moderne
n’a fait davantage — y en a-t-il même qui ait fait autant ? —
pour créer et développer la conception philosophique de la poli-
tique. Mais la plus grande partie de ce fonds d'intelligence et de
sagesse n’est pas utilisée dans la vie politique, et les quelques
hommes d’Etat qui les possèdent paraissent incapables de res-
pirer librement dans cette ambiance de passion et d’esprit de
parti. » Y a-t-il là, d’ailleurs, un trait particulier à la France,
ou une marque de toutes les démocraties qui n’ont pas encore
la vieille éducation civique des Anglais et des Suisses? Au
xvirie siècle, où l’on ne connaissait pas d’autres démocraties
que celles des quelques cantons suisses, Montesquieu pouvait
louer le peuple de savoir choisir ses magistrats. Mais lorsque
Tocqueville eût été voir en Amérique la première démocratie
qui ait duré dans un grand Etat, il put écrire : « Je fus frappé
de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun
parmi les gouvernés et combien il l’était peu chez les gouver-
nants. » Lord Bryce ne dit pas tout à fait cela de la France : sa
réflexion ne s’embranche pas moins sur celle de Tocqueville.
Peut-être cet effort fait en France pour « développer la concep-
tion philosophique de la politique » implique-t-il, en effet, une
sorte de division du travail. Un France, un Barrès, un Maurras,
un Péguy, un Georges Sorel ont fourni à l’intelligence fran-
çaise un capital d’idées politiques autonomes, étrangères aux
cadres des partis, et qui, gonflées d’une pulpe poétique, senti-
mentale et presque sensuelle, participent évidemment plus de
natures littéraires comme le classique et le romantique que de
natures politiques comme lopportunisme et le radicalisme.
Mais tout cela, ce sont des remarques en marge. Elles alimen-
tent un dialogue sur le détail des observations de lord Bryce.
Elles laissent intact le grand problème que l’auteur a remis sur
le plan planétaire où l’avait placé Tocqueville, elles effleurent
à peine l’ouvrage où un Anglais libéral a condensé les
voyages, les réflexions, les conversations, les travaux d’une
large et lumineuse vie.
ALBERT THIBAUDET
CHRONIQUE DRAMATIQUE
La Galerie des Glaces, pièce en trois actes de
M. Henry Bernstein au Théâtre du Gymnase. Chacun
sa Vérité, trois actes de Luigi Pirandello, traduction
de Benjamin Crémieux, au Théâtre de L'Atelier.
Les critiques ont fait de grands compliments à M. Henry
Bernstein sur son évolution. Ils admirent son renoncement au
coup de poing, au gros mot ; ils le louent de consentir enfin à
observer le cœur des hommes. Mais M. Henry Bernstein avait
vingt ans lorsqu'il écrivit Le Délfour, et jamais rien de ce qui
touche à l’homme ne lui fut indiflérent. Le vrai est que peut-
être personne n’évolue : on revient à de DiRAIÈEEs amours, on
s’en éloigne, on remonte des pentes, on s’y laisse glisser
encore ; ne parlons pas de la courbe d’une vie, mais de son
remous. Reconnaissons pourtant que le jeune M. Bernstein
s’amusa surtout à nous « bousculer », comme on aimait dire
alors. L'auteur de La Rafale, du Voleur s'ÿ connaissait trop en
« situations » pour que cette science ne le détournât un peu
de nous montrer l’intérieur des êtres. Comme souvent les
possibilités de drame extérieur sont en raison inverse de la
complexité des personnages, M. Henry Bernstein, en ce temps-
R, cherchait volontiers les siens parmi la plus simple humanité
— celle qui ne voit rien à faire au monde que l’amour, et rien
à y désirer que l’argent.
Mais des pièces telles que Ze Détour, Le Secret, eussent suffi
à nous renseigner sur son ambition profonde. Aujourd’hui,
dans La Galerie des Glaces, il consomme le sacrifice de la « situa-
tion » au « caractère ». Peut-être même doit-il à son goût de la
grandeur d’avoir voulu dépasser la simple comédie de caractère.
Cetitre, La Galerie des Glaces, paraît d’abord effrayant à qui
redoute les pièces trop chargées d’intentions. C’est, selon nous,
; : 6
82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
pendant tout le temps que La Galerie des Glaces mérite de s’ap-
peler Le Bourreau de soi-même, qu’il nous est possible de l’ad-
mirer sans idée de derrière la tête. L'étude d’un caractère,
voilà ce que nous y trouvons d’excellent. Qu'il serait à sou-
haiter que M. Bernstein n’écoutât point ses thuriféraires lors-
qu’ils ladmirent d’avoir voulu peindre en son Charles Bergé,
non tel homme, tel vice de l’esprit ou du cœur, mais, comme
s'exprime lun deux «toute l'intelligence humaine, enchaînée
et royale à la fois... » ! Misérable époque, vraiment, que celle
où l'étude d’un caractère semble à la critique une pauvre
besogne, et où elle s’efforce de persuader le dramaturge que ce
qu’il importe de faire tenir dans trois actes, c’est toute l’huma-
nité ! |
Débarrassons donc La Galerie des Glaces de ce que ce titre,
peut-être ambitieux, laisse entendre. Que reste-t-il ? Un homme,
un caractère d'homme ; c’est assez pour notre plaisir. Nul
doute que M. Henry Bernstein souhaiterait que nous eussions
répondu : des hommes ; maisun homme, c’est déjà bien : celui
qui doute de soi, en amour surtout, le timide, le triste, le
miteux qui n’est pas amant ; — type si commun (la nature n’a
pas besoin d’amants) qu’il nous semble admirable qu’un écri-
vain ait su, si l’on peut dire, le dramatiser. Tartuffe est un type,
il est exceptionnel ; son hypocrisie démesurée nécessite le
drame : mais ce peintre, Charles Bergé, caractère négatif,
qui doute de soi, se ronge, se méprise, s’écarte, — le mal-
heureux qui, lorsque la femme aimée lui crie « Je vous
aime » se persuade que c’est pour se venger d’un mari infidèle,
— et qui, au lieu d'ouvrir les bras, fait sa valise et prend le
large, quelles péripéties, quelle catastrophe pourrait-il déchai-
ner ? Bien loin d’enrichir la vie, il l’arrête : et ne serait-ce
qu’une telle nature ressortit au romancier plus qu’au drama-
turge ?
M. Henry Bernstein le savait ; maïs il lui a plu de nerien
demander à cette science des situations où il est passé maître.
Son héros ne lui fournit rien que les oscillations d’un cœur
tourmenté : ce sera tout le drame, ce sera le seul drame. Nous
assistons à des événements que ne pouvait pas déchaïîner le
caractère du héros, et que l’auteur invente (un peu laborieuse-
ment) pour que ce caractère se manifeste ; aucune progression
CHRONIQUE DRAMATIQUE 83
d’un acte à l’autre, dans chacun d’eux, cet unique va-et-vient
du désespoir à l'espoir : au premier acte, l’aveu amoureux
d’Agnès, auquel Charles répond par des reproches et par la
fuite : au deuxième acte, près d’épouser celle dont il s’obstine à
ne se pas croire aimé, il fait venir une ancienne maitresse,
obtient d’elle lassurance qu’on le peut chérir comme un
amant ; court répit d’une joie trop faible pour résister à
quelques paroles insidieuses du premier mari, Lionel. Durant
l’entracte, Charles à fait le tour du monde avec la bien-aimée ;
il était heureux, jusqu’à ce qu’un mouvement de jalousie
d’Agnès, à propos de son premier mari, détruise derechef leur
fragile bonheur, — qui renaîtra tout de même, parce que
l'indifférence d’Agnès devant la brusque mort de Lionel, révèle
à Charles enfin que c’est bien lui seul qu’elle chérit ; mais
cette indifférence lui découvre aussi la vanité de tout amour.
Le rideau pourrait ne pas tomber, les actes pourraient se
succéder comme les chapitres d’un livre : ce cœur finira
d’osciller quand il finira de battre.
Comédie de caractère, disions-nous ; il faudrait inventer une
autre alliance de mots, par exemple : comédie d’analyse ; — et
le public paraît content ! Ce miracle, M. Henry Bernstein ne
eût peut-être pas obtenu, si n’avait existé son interprète,
M. Charles-Boyer. D'un regard, d’une inflexion de voix, cet
* artiste nous révèle ce qui le déchire. La démarche, les cheveux,
la cravate, il n’est rien dans son aspect qui ne trahisse sa secrète
plaie. C’est facile à l’Avare de hurler parce qu’on lui a volé sa
cassette, et à Tartuffe de faire la chattemite ; mais rendre sen
sible le doute, l’hésitation, cette humilité désespérée, voilà
ce que nous n’eussions osé attendre d'aucun acteur vivant. À un
jeu si parfait, nous nous laissons prendre, au point de donner
raison à Charles Bergé : en dépit des protestations d’Agnès, ce
peintre inquiet, chétif, comment serait-il aimé de cet amour
que les femmes vouent aux belles jeunes bêtes lustrées, puis-
santes, méchantes ? Il a raison de nier l'évidence ; on l'aime
certes, il est aimé — comme le silence après l’orage, comme au
déclin d’une après-midi torride, lapproche de l’ombre, Mais
ce n’est pas de cela qu’il a faim : il aurait voulu être celui qui
fait souffrir ; il restera jusqu’à la mort celui qui souffre.
Est-ce la faute de M. Henry Bernstein, ou faut-il incriminer
4. LA. ad
Pr Et
LAS AC ET Dre
84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ie jeu parfois monotone et sans nuances de Mie Lély ? Nous ne
savons pas si Agnès a la sourde conscience de son tendre
mensonge ; nous ne connaissons pas Agnès. Ah ! se dit le
romancier, quel bonheur de ne pas pratiquer cet art du théâtre
où il faut que tout se passe en conversations, et où on ne dirige
pas seul la partie que l’on joue !
Nous admirons dans La Galerie des Glaces une comédie de
caractère ; mais M. Henry Bernstein eut un autre dessein où il
serait injuste de prétendre qu’il a échoué. Le problème de la
personnalité est dans l'air, comme on dit ; il est même sur les
planches, grâce à M. Luigi Pirandello ; et M. Henry Bernstein
Pintroduit enfin au Gymnase. Le personnage « tout d’une pièce »
n’existera bientôt plus, même dans les revues de Rip. Voyez,
dans La Galerie des Glaces, le premier mari d’Agnès, ce Lionel:
un débauché, un mâle féroce, presque un muffle, — il est tout
cela pour sa femme et, d’abord, pour nous. Mais, après cette
mort brutale en auto, à travers la souffrance de son ami le doc-
teur, soudain nous reconnaissons un autre Lionel violent,
charmant, — nous découvrons la race, la grâce de ce bel être.
Chaque personnage se reflète diversement dans tous les autres,
et si à Paris, comme chez les Athéniens, les protagonistes
étaient masqués, il faudrait qu’ils changeassent de masques
autant que d’interlocuteurs. L'amour, lamitié même nous
sont une solitude, parce que la maîtresse la plus attentive,
l'ami le plus clairvoyant ne prennent de nous qu’une image
restreinte. Dure fatalité qui nous condamne au choix exclusif,
immuable qu’une femme ou un camarade font en nous de
certains éléments ; et ils négligent, ils ignorent tous les autres.
C’est l’honneur de M. Henry Bernstein d’accueillir aujourd’hui
de telles préoccupations. Le succès facile fut pour beaucoup une
prison ; M. Bernstein s’en évade ; il complique sa partie,
renonce à certains atouts.
La Galerie des Glaces fera beaucoup pour sa gloire ; ül
s'enrichit chaque jour. Rien ne le menace que, peut-être, ce
désir de perfection et l’injuste dédain qu’il montre à quelques-
unes de ses qualités. Nous croyons qu’au théâtre la sagesse est
de viser un peu bas.
*
La philosophie doit à M. Luigi Pirandello d’avoir obtenu enfin
2
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CHRONIQUE DRAMATIQUE 85
du succès au théâtre. Chacun sa Vérité, qui triomphe à L’Afelier,
nous donne une espèce de plaisir non encore éprouvé : cette
foule de spectateurs qui n’avaient jamais réfléchi à quoi que ce
fût depuis qu’ils sont au monde, Pirandello leur fourre le nez
de force dans sa philosophie relativiste. Aucun moyen d’échap-
per : ils ne peuvent pas plus éviter de se poser le problème,
qu'un chien qu’on jette à l’eau, de s’y maintenir en remuant les
pattes. Aux Six Personnages en Quête d’Auteur, les gens ne
comprenaient rien ; cette pièce leur dispensait le grand repos,
qui leur est familier, de ne pas comprendre. Maïs, avec Chacun
sa Vérité impossible de n’y voir goutte : le public de l’Afelier
est, à la lettre, violé par la philosophie. ,
Pirandello procède avec douceur : les premières scènes sont
rassurantes. Cette petite ville en révolution parce qu’un fonc-
tionnaire séquestre sa femme, oblige sa belle-mère à vivre
seule, sépare la mère de la fille, ce pourrait être du Labiche.
Ces grotesques exaspérés par une énigme, dispensent d’abord
le comique le plus simple, mais qui s’alourdit peu à peu, se
charge d’angoisse, nous prend à la gorge. Nous ne saurons
jamais si c’est le gendre qui est fou, si la belle-mère est folle,
s’ils le sont tous les deux, si aucun d’eux ne l’est. Chaque scène
nous ouvre une fausse perspective sur la vérité absolue et nous
donnons de la tête contre un mur. Pas la moindre fissure par
où puisse fuser un rayon d’absolu ; chaque acte contient
l’autre comme ces boîtes chinoises de plus en plus réduites :
voici la dernière, c’est Ta Vérité dont tu ne peux t’enfuir, bien
qu’elle ne corresponde elle-même à rien de réel. Que ce
Pirandello nous étouffe bien! À quelle solitude il nous con-
damne ! Nous ne sommes pas plus ce que nous croyons que
ce que nous paraissons être aux autres. Qui sommes-nous ? Les
pauvres gens voudraient bien à la sortie retrouver leur person-
nalité en même temps que leur vestiaire. Pour la première fois,
les arguments de la sophistique s’incarnent, se mêlent à notre
plus humble vie.
Dieu merci, après ce bain froid, nous réagissons, nous exi-
geons l’absolu, nous voulons la vérité avec violence. Benjamin
Crémieux lui-même (traducteur si parfait que Pirandello, dit-
on, goûte autant que le texte italien la version française de ses
œuvres), Crémieux lui-même ne voudrait pour rien au monde
| +
ÿ
DE SN SE u Ya Fr
_ s’entenir à la vérité française sur les origines de la guerre,
non plus d’ailleurs qu’à la vérité allemande ; et même au-delà
à de la vérité fabre-lucienne, il cherche avidement la Vérité.
Alors d’où nous vientce plaisir aigu, amer, à voir un Latin
= trop subtiltraîner sur les planches l'intelligence, la raison de
_ l’homme ? Ce siècle ne les a-t-il pas assez humiliées ? Luigi
__ Pirandello les couvre d’un manteau dérisoire ; il leur crève les
_ yeux.
LE
FRANÇOIS MAURIAC
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86 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
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LITTÉRATURE GÉNÉRALE
JULES LAFORGUE, par François Ruchon (Ciana,
Genève). l
Je sais comme il est peu décent pour un critique de solliciter
en sa faveur quelque attention, alors que son rôle le moins
immodeste est de s’effacer derrière la figure qu’il évoque, et
cette figure, de la faire revivre avec tant de précision
qu'on ne voie plus qu’elle et qu’on Poublie lui-même. Mais
c'est une attitude qui réclame une humilité dont peu
d'hommes sont capables ; encore ne suis-je pas sûr qu’elle
soit toujours possible ni même utile. Car si, devant cer
taines grandes figures, il nous semble naturel de nous anéantir,
comprenant au reste que les dresser dans leur gloire, c’est en
faire nos porte-paroles les plus éloquents, du moins le plus
souvent nous sentons-nous obligés non seulement de faire
comprendre, mais de juger.
Mais comme alors est délicat laccord entre ces deux ten-
dances qui partagent notre esprit ! Il nous faut nous oublier et
soudain résurgir ; il nous faut être à la fois abandon et défiance,
amour et égoïsme. C’est pour m'être trop laissé aller à ce balan-
cement de l’une à lautre attitude, que je me suis entendu
reprocher d’être hésitant, et, à peine m'étais-je livré, de me
reprendre.
Et certes j’envie parfois (à vrai dire assez rarement) tels
critiques bien connus qui jugent de toutes œuvres d’après
leurs canons, et, comme ils disent, à la lumière de leurs prin-
cipes. Mais quoi ! je me sens encore mal assuré ; et je ne suis
_ pas tellement satisfait de ma vérité, que celle des autres ne
parvienne à me séduire, dussé-je, après m'être enrichi de ce
88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
qu’elle m'offrait d’assimilable, revenir sur moi-même ou me
tourner d’un autre côté.
Et voici qu’à propos de Laforgue, je retrouve en moi le
même balancement. Car je vois trop l’importance de cette figure
pour ne pas lui prêter intérêt ; mais aussi son influence détes-
table et je ne sais quelle vulgarité qui l’entache à mes yeux
m'apparaissent assez pour que je fasse des réserves, devant
l'admiration que certains lui dispensent.
Le livre que M. Ruchon lui consacre est des plus docu-
mentés. Non qu’il nous apporte grande nouveauté sur la vie
ou sur les œuvres de Laforgue ; maisil fixe des détails incertains ;
il rassemble en un tout d’allure agréable .des indications jus-
qu'alors éparses dans les revues ; c’est une étude fort conscien-
cieuse, encore que parfois un peu scolaire.
Et que Laforgue n’ait inspiré nul aperçu nouveau à un zéla-
teur aussi ardent que l’est M. Ruchon, c’est là d’abord ce qui
précisément m'inquiète un peu. Le propre d’une grande figure
est de faire jaillir sans cesse de nouveaux commentaires ; une
grande figure est assez riche pour se prêter à maintes interpré-
tations, sans qu’on en touche pour autant le fond. — Laforgue
apparaît de faible envergure et d'originalité assez peu profonde.
Je ne nie pas qu’il ne soit attachant. Cette vie mélancolique,
dominée par la recherche incessante d’un idéal, et par le regret
de ne le point trouver, ne laisse pas de m’émouvoir. Il offre un
mélange de cynisme et de naïveté qui n’est pas déplaisant. Et
je sais bien avec quelles précautions il faut parler d’un écrivain
mort à 27 ans.
On ne peut mettre en doute l’inquiétude de Jules Laforgue ;
elle va jusqu’au tourment. Et qu’un homme se hasarde à sou-
lever les fantômes éternels de la mort, de la divinité, de l’amour,
quelque ingénue rhétorique qu’il y apporte, et même si ces fan-
tômes retombent sur lui et l’écrasent, c’est un spectacle assez
rare pour qu'on l’examine avec sympathie. Laforgue fut per-
pétuellement à la recherche de l’absolu ; il est de ceux qui
n’ont jamais abdiqué. Il croyait poursuivre le bonheur, alors
que peut-être c'était surtout un besoin de souffrance qui le
poussait, et que ce bonheur, un peu plus de simplicité qu'il
n’en eut le lui aurait donné, ou lui aurait donné du moins ce
calme désespoir qui rejoint presque le bonheur.
NOTES 89
Mais de simplicité, je n’en remarque ni dans son caractère,
ni dans sa vie, ni dans ses œuvres. On va me dire que sa
rhétorique, ses grimaces, ses sourires mouillés, c'était le masque
de sa pudeur. Mais toujours par quelque côté, nous façonnons
notre masque à notre ressemblance. Et vraiment une pudeur
qui se répand au cours de sept années en déclamations
geignantes, en jeux d'esprit poussifs, je préfère l’appeler d’un
autre nom.
Et comme chez un écrivain, les défauts de l’âme se révèlent
aussi dans la forme, celui-là est un des écrivains les plus détes-
tables d’un siècle qui n’en manque pas. Il pousse l’impureté
jusqu’au talent ; mais je laisse à d’autres le soin de louer ce
talent. Il donne dans toutes les fausses élégances qui furent
et qui n’ont pas complètement cessé d’être de mode. Plus encore
que les Goncourt, il a le souci de l'écriture artiste. Il à rendu à
la langue française d’exécrables services.
Maints jeunes gens en parlent aujourd’hui avec admiration.
C’est qu’il est plus facile d’admirer les défauts que les qualités.
C’est aussi que ces jeunes hommes retrouvent en lui un état
d'âme voisin du leur. Je regrette seulement que l’angoisse qui
caractérise cet état d’âme soit chez Laforgue mêlée de tant d’im-
puretés. Sachons-lui gré pourtant d’avoir écrit : il nous adonné
un excellent document psychologique.
MARCEL ARLAND
*
X X°
SOLEILS BAS, par Georges Limbour (Kahnweïler).
C’est une mince plaquette de vers ; c’est un jeune homme à
peine connu. Je tiens à leur rendre hommage.
Comment parler de tels poèmes ! Ils sont d’une tendre
malice ; ils sont des édifices impondérables, bâtis dans l’azur,
parmi les dieux. Ils sont pleins de naïveté. D’accents aussi purs,
on n’en a point entendu, peut-être, depuis Rimbaud. Beaucoup
ambitionnent aujourd’hui le titre de poète ; celui-là est resté à
l'écart ; pourtant j’en sais peu d’autres qui seront élus.
Prosateur, Limbour dispose d’une phrase nombreuse, ruisse-
lante d'images, grave. Je le rappelle à ceux qui ont lu, ilya
quelques années, dans les revues éphémères Aventure et Dés,
les admirables pages de l'Enfant polaire.
EN
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OUEN 2 cn LE ns PR 4e
90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Dédaigneuse de tout succès, sans autre but que de satisfaire
à ses génies, sa vie n’est pas le moins pur de ses poèmes. C'est
peut-être assez rare. MARCEL ARLAND
. LETTRES DE MARCELINE DESBORDES A PROS-
PER VALMORE, publiées avec une préface et des notes,
par Boyer d'Agen (2 vol., éditions de la Sirène).
M. Boyer d'Agen continue par la correspondance la publica-
tion des œuvres complètes de Marceline Desbordes-Valmore.
Deux forts volumes nous donnent aujourd’hui les lettres à son
mari. Il arrive généralement que ces vastes correspondances
sont un peu décevantes, et que le lecteur y chemine longtemps
avant d'y trouver un grain de mil utile. En est-il de même de
celle-ci? Oui et non. L’histoire littéraire n’y recueille pas
grand’chose. Une partie des détails qu’elle nous apporte sur les
contemporains de Marceline était déjà connue par des publications
fragmentaires, par exemple ce qui concerne madame Récamier
et Sainte-Beuve. Mais si cette correspondance apporte une con-
tribution d’histoire assez légère, en revanche elle abonde en
intérêt psychologique et romanesque. Marceline et les siens y
vivent avec netteté et pathétique. Nous emportons une image
inoubliable de ses enfants, et surtout d’elle-même, un des cœurs
de femme les plus beaux et les plus vrais dont les livres aient
pu nous conserver la mémoire. Ces lettres sans littérature,
écrites avec une rapidité fébrile, sont souvent sublimes de con-
centration, d'intensité, et d’un cri rattaché par une fibre musi-
cale à quelque chose d’immortel. Dans ces sept cents pages, le
misanthrope le plus clairvoyant ne trouverait pas une ligne qui
fût inspirée, à l'insu de celle qui l'écrit, par un sentiment bas.
On y est en contact avec le meilleur de Phumanité, avec le pur
diamant de l’éternel féminin. Il y a un contraste terrible entre
Marceline et son premier amant Henri de Latouche, qu’il serait
bien difficile de réhabiliter après ces lettres, où il apparaît
comme une sorte de damné des cercles dantesques. La tragédie
intérieure de ce foyer, transportée au théâtre, donnerait un
drame poignant. Dans les manières et les propos de Latouche
avec sa fille Ondine, Marceline a reconnu ce qu’elle pouvait |
NOTES 9I
seule reconnaître, les façons de l’ancien amant, qui a retrouvé
dans la jeune fille le printemps de son ancienne maîtresse, et
‘ qui en a rêvé la conquête. Il faut alors que Marceline défende
sa fille sans l’émouvoir, en lui laissant son heureuse ignorance.
Et Latouche, plein de rage, regagne la solitude de la Vallée aux
Loups, où il a succédé à Chateaubriand. Un passage d’une
_ lettre confirme que Marceline avait rêvé pour mari d’Ondine
leur ami Sainte-Beuve, à qui cette correspondance donne
heureusement le plus agréable visage. Les beaux articles des
_ Nouveaux Lundis, l’abondante correspondance dont la publica-
tion n'est pas finie, sont peut-être nécessaires pour maintenir
un souvenir vivace et de la gloire autour d’une poésie qui
paraît, malheureusement, plus louée que lue.
ALBERT THIBAUDET
UN COUP D'ŒIL SUR L’AME JAPONAISE (Editions
de la Nouvelle Revue Française). — A TRAVERS LES
VILLES EN FLAMMES (Les amis d’Edouard), par Paul
Claudel.
Il ÿ a dans cette relation recueillie pour les « Amis d'Edouard »
par Edouard Champion, et qui ouvre les portes sur les spec-
_ tacles de l’apocalypse, toutes les gravures que nous avons con-
templées sous les abat-jour des salles d'étude dans les éditions
de Jules Verne, de Wells, et autres romanciers d’anticipation,
| avec la certitude qu’un jour « ce serait vrai » : nous avons
retrouvé lPAndré Lebon, VEmpress, le Colmar, en rade de
Yokohama avec leurs feux aux pinceaux coniques, la silhouette
_ noire des canons, les soldats japonais de la police, carbonisés
_ à leur place exacte dans le poste en ciment armé, comme
ï Robida les dessinait pour la Guerre Infernale, et ce voyageur
. étendu sur un talus de chemin de fer, Claudel lui-même, Tokyo
qui flambe à sa gauche, à sa droite « le Jugement dernier »,
au-dessus de lui un fleuve de flammes. Que sont devenus les
' enthousiasmes, les indignations, les fièvres et les frissons pré-
. médités sous les lampes, avec la complicité des soirs d’hiver,
des décors aux mystères calmes, et des cartes géographiques en
1 couleur balayées d’ombres tremblantes ? Maintenant seulement,
en
92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
nous pouvons mesurer la distance qui sépare la photographie
de l’image. Et j'ai peur d’être sincère en disant que l’image nous
causait plus d'émotion. Nous sommes, comme dit Morand, je
crois, une génération de cobayes. À force de nous inoculer des
virus peut-être nous a-t-on mithridatés. Et puis l’énormité du
cataclysme nous dépasse tellement. De même que noùs n’éprou-
vons pas une différence de satisfaction si l’on nous parle d’un
quintillion de trilliards ou d’un trillion de quatrillions, de même
que le condamné à l’électrocution ne meurt pas mieux si l’on
augmente la fréquence du courant, ainsi la nouvelle qu’une île
tremble, bout et s'écroule, ne nous secoue pas davantage que
celle de l'explosion d’une grande usine. Il ÿ a une limite à nos
facultés d’étonnement. Il faudra pour les réveiller des détails
comme ceux-ci: « L’eau des étangs elle-même s’est mise à
bouillir... Deux mille femmes ont cuit peu à peu dans les mares
d’Asakusa... L'eau noire est stagnante autour d’eux et couverte
d'une couche de graisse humaine. » Malgré toutes nos ironies
et nos réserves, les livres nous avaient trompé : ce n’est pas
vrai que le soldat de d’Esparbès est revenu de Fontenoy la tête
blanche puisqu'il y a encore des soldats vivants, puisque
Claudel n’est pas mort, puisque les Japonais reconstruisent. Ou
alors on ne comprend plus. Et c’est bien cela, je crois. Avant
la guerre il y avait une hiérarchie mieux définie de l’épouvante,
parce qu’on avait moins souvent besoin d’elle ou pour des
circonstances déjà classées. Mais nous vivons depuis si long-
temps déjà dans l’invraisemblable que nous acceptons presque
d’une âme égale de voir une main malfaisante engloutir les îles
et battre le monde comme un jeu de cartes, parce que nous
avons eu aussi notre part, moindre, de malheur, pareil à la
femme de ce colonel qui se résignait rétrospectivement à la
guerre puisqu’aussi bien elle avait empêché son mari de devenir
général. Seuls les témoins oculaires ont pu comprendre... »
Une jeune femme a pris entre ses mains une cigale aux longues
ailes transparentes et elle nous dit à mi-voix : « Vous voyez,
elle ne crie pas dans ma main. Elle ne chantera plus. L'été est
fini. Dans huit jours elle sera morte. » — Et nous non plus,
compagnons d’un moment sur cette berge précaire nous
n'avons pas échappé à la mort. Quelque chose au fond de nous
continue qui lui conserve une sourde complicité.
NOTES 93
Nous vivons à une époque où pour être perpétuellement à la
hauteur des circonstances il siérait de se forger un état de
terreur chronique, analogue, dans un autre ordre d’idées, à la
grande angoisse qui, au dire de certains historiens, pesa sur le
moyen âge ; il nous faudrait un malaise ininterrompu, un
séisme constant de l’âme. Notre fatalisme pousse au contraire
au calme plat. Mac Orlan l’a compris, qui fait déchaïîner des
horreurs mondiales au milieu de lapathie universelle ; car la
terre est actuellement pleine de gens qui s’estiment relati-
vement heureux en toutes circonstances, considérant, suivant
l'expression d’un poilu mutilé, qu’il font un «rab de vie ».
Cela durera autant que la génération des rescapés.
La résignation du Japonais a d’autres bases. C’est une poli-
tesse et un stoïcisme bien plutôt qu’un fatalisme. Et Claudel,
qui nous a introduits dans l'Est, nous en fait saisir la cause :
« Les gens avaient, dit-il, cette résignation attristée des enfants
de bonne famille dont les parents devenus fous se livrent dans
la pièce à côté à toutes sortes de débordements. » Ce sentiment
se rattache à une.philosophie des rapports du Japonais avec la
nature, qui forme le fond de son âme, et que Claudel propose
comme la clé de sa civilisation. Loti trouvait les paysages japo-
nais jolis, mais « pas naturels » ; ces images du Japon sans
perspective, à teintes plates, qu’il nous rapportait telles quelles,
Claudel en a marqué les cotes et les ombres qui les replacent
dans le domaine du naturel au sens occidental. Au Japon, plein
de paysages arrangés suivant une économie divine, où « toute la
nature est un temple déjà prêt et disposé pour le culte », « à
chaque instant le pas et l’imagination du promeneur se trouvent
arrêtés par un écran précis et par un site concerté qui requiert
l'hommage de son attention, du fait de l’intention incluse ».
De plus, les secousses qui agitent encore son sol « comme un
décor de théâtre que les machinistes viennent à peine de quitter
et dont les toiles et les portants tremblent encore », rappellent
à tout moment à l’homme la fragilité de son abri. D’où cette
attitude de précaution, de cérémonie et de révérence du Japo-
naïs pour la terre des « Kami ». On devine dans les lignes de
Claudel la beauté de l’enseignement qu’il y aurait à tirer de ce
peuple où les victimes ensevelies sous les ruines ont des appels
qui ressemblent à des demandes d’excuses. Je n’insiste pas sur
94 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
le style, aussi noble que ses sujets. L'édition d’'Un Coup d'œil
sur âme japonaise est ornée d’un curieux portrait de Claudel
par Foujita. A. VIALATTE
*%
*X *%
XX: SIÈCLE, par Benjamin Crémieux (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
Je crois superflu, à vrai dire, de détailler les mérites de ces
études qui ont paru pour la plupart ici même : ce qui les dis-
tingue avant tout, c’est à mon sens une sorte de générosité
intellectuelle bien peu commune à notre époque. Il serait difi-
cile de relever dans ce volume lombre d’une petitesse, d’une
complaisance, ou d'un parti-pris mesquin. XXE siècle, estau.
. premier chef, l’œuvre d’un honnête homme. Mes réserves por-
teraient d’abord sur le titre que Crémieux a donné à son recueil,
XXe siècle ! Est-il possible aujourd’hui, je ne dirai pas même de
prévoir ce que sera ce siècle, mais de discerner avec certitude
quels sont les écrivains actuels en qui il se préfigure ? Il me
fautavouer que je n’en suis nullement convaincu. Proust lui-
_ même n’appartient-il pas au siècle dernier par beaucoup de ses
caractères, et notamment par cet idéalisme monadiste qui lui
est essentiel sans compter pourtant au nombre de ses traits les
plus irréductibles ? Et parmi les romanciers de moindre enver-
gure dont Crémieux avec une bienveillance parfois peut-être
excessive prend soin de définir loriginalité plus ou moins
secrète, n’en est-il pas plus d’un qui ne saurait prétendre rai-
sonnablement à l’honneur de figurer parmi les précurseurs?
Mais il faut aller plus loin, je crois; rien ne prouve que
le critique ne soit pas tenu de renoncer aujourd’hui à penser
_ par tranches historiques. « Le roman de pure analyse est mort ou
doit mourir, sa veine est tarie, mais il ne meurt que pour mieux
renaître dans le roman de synthèse de demain où lanalyse
jouera, avec toutes ses nuances, Je rôle épisodique qui doit
en toute justice lui échoir pour compléter la mise à nu des
caractères en action. » (p. 244-245) Voici qui me paraît
bien téméraire : ne nous demandons même pas comment
le rôle de l’analyse peut étre épisodique, ce qui peut sem- :
bler contradictoire ; le postulat qui domine ces quelques
lignes, c’est la croyance purement fictive à une lifférature de
NOTES : À a) 95
demain réalisant sans doute par rapport à celle d’aujourd’hui
une sorte de progrès dans la mise au point ; n'est-ce pas là une
simple illusion d'optique qu’il appartient au critique de démas-
quer — et Crémieux ne confond-il pas avec l'analyse, forme éter-
nelle, tel ou tel procédé d'analyse (celui d’un Bourget par
exemple) auquel il est rigoureusement illégitime de la réduire.
Mais les lignes suivantes ne me satisfont pas davantage. « Ce
qui manque à ce très beau roman (il s’agit du Douxe Cent
Mille de Luc Durtain) pour approcher du chef-d'œuvre, c’est
un style vraiment d'aujourd'hui (c'est moi qui souligne ces
mots), ce style qui est dans les œuvres les plus diverses, dans
Proust, Giraudoux, Larbaud, Morand, Paulhan, Aragon,
Romains. » Je mets Crémieux au défi de préciser les caractères
communs à ces différents styles ; et puis quand bien même il le
pourrait, le style ne vaut qu’à condition d’être le mode d’expres-
sion authentique d’une personnalité, qui peut dans certains cas
. être réellement inactuelle. Nous devons, je crois, nous débarras-
ser une fois pour toutes de la hantise du moderne, de l’up to
date. Je me demande si Crémieux en est tout à fait libéré. Sans
doute il ne faudrait pas être injuste ; XXe siècle ne prétend pas
être une synthèse — encore moins définir un système ; c’est un
regard circulaire sur les formes nouvelles de limagination
romanesque ; seulement — et c’est presque inévitable — ce
regard tend par endroits à se fixer et à se durcir en affirmation, |
en pronostics... ,
L'étude sur Proust qui constitue la pièce de résistance du
livre est une remarquable introduction à la Recherche du Temps
Perdu ; elle abonde en formules excellentes et qui méritent de
rester ; c'est ainsi que le terme d” « impressionnisme critique »
(p. 21) définit à merveille ce qu’il y a de rigoureusement con-
trôlé dans la spontanéité proustienne. Peut-être, par contre,
Crémieux dépasse-t-il la mesure lorsqu'il écrit que À La
Recherche du Temps Perdu est au sens le plus classique du
mot une œuvre composée dont toutes les parties s’agencent
selon un plan net pour concourir à un effet d'ensemble où le
moindre détail a son importance dans le tout. » Outre qu’on n’a
pas le droit d'oublier la façon dont le livre a été écrit et récrit,
le glissement que la maladie lui a fait subir, je me demande si
_ cette idée de l’unité organique est bien proustienne — et au fond
F TEA RS ; al N' ; ” AVIS LIT IS JO RE SEEN METRE 4
k 96 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
j'en doute; peut-être d’ailleurs n’est-elle guère compatible avec
| une philosophie — ou une conscience aiguë, pathétique, de
la durée, Nous avons certes toutes les raisons de supposer que
4 le Temps Retrouvé rejoindra les premières pages de Combray,
D et que l’œuvre de Proust est destinée à former une sorte de
; cercle vivant, puisque c’est l’histoire de Ja récupération de soi par
62 soi. Mais il ne faudrait pas aller trop loin dans ce sens et à
| cercle sous-tendre un système ; et d’ailleurs nous sommes
; encore hors d'état aujourd’hui d'établir une connexion entre ce
motif platonicien et le grand thème social (« agonie de la vieille
aristocratie, fusion de l’aristocratie et de la bourgeoisie ») où
Crémieux est tenté de voir l’armature balzacienne de l’œuvre.
II me paraît quant à moi que celle-ci demande à être appréciée
avec plus d’ingénuité, et qu’il nous faut résister à la tentation
de lui appliquer des critères traditionnels qui ne sauraient lui
convenir. Ceci est d'autant plus vrai que Proust a contribué, à
mon sens, plus que personne à cette dissolution générale des
catégories esthétiques qui est un des événements les plus impor-
tants du temps où nous vivons.
GABRIEL MARCEL
LA LÉGENDE DORÉE DES DIEUX ET DES
HÉROS, par Mario Meunier (Librairie de France).
M. Mario Meunier, savant helléniste et lettré délicat, s’est
diverti à récrire pour notre grande délectation, le plus beau
roman du monde, l’histoire des dieux et des héros antiques, la
Fable. Chaque époque a besoin d’une nouvelle mythologie
classique, parce que linterprétation des mythes et le genre d’in-
térêt qu’on y prend dépend des changements du goût, des mœurs
et des idées. Benserade, Boileau, La Fontaine, Parny, Chénier,
Demoustiers, auteur inconnu d’un livre jadis fameux, Hugo,
Leconte de Lisle, Mallarmé, Paul Claudel ont conçu la Fable
chacun à sa manière. Celle de M. Mario Meunier ne paraîtra
pas la moins séduisante. Pourquoi a-t-il été prendre à l’hagio-
graphie chrétienne ce titre la Légende dorée, qui porte une
idée d’enluminure, d’art primitif et de naïveté assez éloignée de
celle que l’on se fait habituellement de l’art classique ? A cette
SE Ai BA Co
NOTES 97
réserve près, son ouvrage ne mérite que des éloges. Des figures
immortelles y revivent avec une vivacité touchante, et
Ææmpruntent un nouveau lustre des paysages merveilleux que
M. Mario Meunier a su peindre de couleurs tour à tour fa-
rouches et fraiches et qui forment le décor imaginaire où ces
histoires déroulent leur théorie lumineuse. Sans affectation
sybilline, le savant traducteur de Plaion et de Nonnos a su
dégager d'une manière simple et frappante, le sens caché sous
les fictions fabuleuses, et par l’attrait d’un style euphonique et
fleuri, qui renouvelle souvent les grâces de Télémaque, il en a
su rajeunir en quelque sorte la vertu poétique. Sa mythologie
se lit comme un roman. C’est, paraît-il, le meilleur éloge qui
se puisse faire d’un livre. M. Mario Meunier ne l’a point cher-
ché, mais combien vive serait sa joie si son livre aidait quelque
adolescent plein de génie et d'enthousiasme, à retrouver, sous
les formes éphémères de notre vie présente, le visage des
immortels, et parmi les bruits de nos cités, la voix prophétique
des Muses. ROGER ALLARD
x
* *
= OLIVIER DE SERRES, par Edmond Pilon (Le Pigeon-
nier).
Heureux celui qui peut de longues après-midi, au verger,
lire le Théâtre d'Agriculture. Il n’est pas de lecture plus fraîche,
en sa naïveté, en sa vieille verdeur, ni plus reposante. Mais il
faut des loisirs.
M. Edmond Pilon a donc bien agi en consacrant une pla-
quette à Olivier de Serres. Il a écrit sur lui, outre une notice
intéressante, quelques pages qui ont le même goût agreste que
celles qu’il écrivit jadis sur Jammes.
Des extraits suivent, trop coupés, peut-être. Tels quels ils
donnent le désir de reprendre le Théâire d'Agriculture. En ce
gros ouvrage, il n’y a pas seulement une poésie, mais des
esprits, une façon de regarder les choses qui pourrait nous
retenir. Ainsi, le bon Olivier marque que le propre des abeilles
est de vivre des plantes « sans y rien gaster, contre l’usage de
tout autre animal ». Ou que le cyprès, « contre le commun
naturel des arbres », meurt toujours sans héritiers, d’où il suit
qu'il est emblème du célibat des moines. Vieil esprit de
7
98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
blason, d’allégorie ; mais ce goût de mettre en lumière le trait
propre ou bizarre !.
Orné d’un en sur bois et de jolies vignettes, un tel
livret est chose infiniment plaisante, digne du renommé
Pigeonnier. HENRI POURRAT
LE ROMAN
LE CHÈVREFEUILLE (Editions de la Nouvelle Revue
Française) ; LE PURGATOIRE ; LE CHAPITRE TREIZE
D'ATHÉNÉE (Malfère), par Thierry Sandre.
M. Thierry Sandre n'a pas chômé cette année : aux souve-
nirs de captivité qu'il a réunis dans Le Purgatoire, à la traduc-
tion du Chapitre treixe — sur l'amour et les femmes — du
Banquet des savants d’Athénée, au roman Le Chèvrefeuille, il
convient encore d'ajouter l'édition de L’Anthologie des Ecrivains
combattants morts à la guerre réalisée grâce à son dévouement et
au noble désintéressement, il faudrait presque dire au sacrifice,
de l'éditeur Malfère. On n’imagine pas quelles recherches a dû
coûter cette anthologie. Comment exprimer ce que fut ma sur-
prise et mon émotion en trouvant dès le premier tome une
notice sur mon ami le chartiste-poète François Baron et des
extraits de ses poèmes tirés par mes soins en 1920 à très
peu d'exemplaires et qui n'avaient pas été communiqués à
M. Sandre ? \
On feuillette avec un vif agrément les historiettes, maximes,
aimables réparties et discours dont se compose le logos eroticos
d’Athénée, traduit d’une plume légère et brillantée.
Pour Le Purgatoire, c’est avec Le Journal d'un simple soldat de
Gaston Riou, le livre d’un autre helléniste, M. Mario Meunier,
Un Camp de représailles F. R. K. III et L'Histoire de douxe
heures de Bonjean, l'ouvrage le plus émouvant et, dans sa
simplicité voulue, le plus hallucinant que j'aie lu sur la vie des
prisonniers français en Allemagne.
Le dernier roman de M. Thierry Sandre, Le Chèvrefeuille,
bien qu’étant comme Mienne un roman d'amour, baigne aussi
dans l'atmosphère de la guerre. M. Thierry Sandre a usé dans
Le Chèvrefeuille d’un procédé de composition qui doit lui être
tout naturel, car il l'avait déjà employé dans Mienne. Ce pro-
NOTES
cédé consiste à poser un sujet et à préciser la psychologie des
divers personnages, puis brusquement à dévoiler un nouveau
sujet et une nouvelle psychologie des personnages. Dans
Mienne, on voyait une femme qui semblait aimante et simple
brusquement transformée, du moins en apparence, en coquette
et en infidèle, sans qu’on pt arriver à savoir la vérité sur elle.
Dans Le Chévrefeuille, l’histoire d’un couple idéalement heu-
reux, dont le bonheur est tronqué net par la mort du mari tué
devant Verdun, se transforme brusquement en une histoire
toute différente ; au lieu du couple idéalement heureux, c’est
une femme torturée par la jalousie qui nous est révélée, un
homme diminué moralement, intellectuellement, par le despo-
tisme amoureux de sa femme et qui, dans la folie d’un bom-
bardement à Verdun, passe ses papiers et sa plaque d’identité
à un cadavre sans tête de son régiment, déserte et gagne
l'étranger. La guerre finie, le déserteur, devenu riche, repris
par la passion et surtout par le désir physique qui le lie à
sa femme comme le chèvrefeuille au coudrier, revient la
chercher ; mais chez elle, qui l’a si longtemps pleuré, les
sens où la raison ont repris le dessus ; elle s’est remariée;
il se tue.
Mais ce second mariage de l'héroïne diminue la portée du
titre. Le lai de Marie de France dit: « n1 vous sans moi, ni moi
sans vous ». Pour rester dans la logique du lai et de ce titre
Le Chévrefeuille, ou bien il eût fallu que l'héroïne demeurât
fidèle au mort, ou bien que le mort ressuscité allât l’arracher à
son second mari. Le roman s'achève, par le suicide du mari, au
moment où il devenait le plus palpitant, où le lecteur souhai-
tait voir ces deux êtres, dont l’inexpérience et la faiblesse
avaient rendu vain le grand amour, recommencer une nouvelle
vie en commun et y trouver soit bonheur, soit malheur. L’épi-
graphe la plus appropriée à ce roman, à côté du byronien :.
« Aucun de nous ne peut bien dire comment il veut être
aimé », serait le vers de l’élégiaque latin, légèrement détourné
de son sens : Nec cum te, nec sine le vivere possum.
Même en acceptant le cadre étroit où M. Thierry Sandre a
enfermé son roman, on regrette que l’âme et les sentiments de
lhéroïne ne nous soient pas plus complètement dévoilés. La
première partie nous montre les apparences du couple, la
ra
100 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
deuxième nous révèle la vérité sur le héros, une troisième
aurait pu nous révéler la vérité sur sa femme.
Ces souhaits, ces regrets que nous formulons au sujet des
personnages de l’histoire même du Chèvrefeuille, c'est la preuve
la plus manifeste de l’intérêt qu’a su éveiller en nous pour eux
M. Thierry Sandre. C’est précisément cet intérêt qui nous
poussera à trouver insuflisamment justifiée la motivation que
M. Sandre nous fournit de la désertion de son héros.
M. Thierry Sandre a choisi dans la première partie de son
livre une méthode excellente pour nous présenter ses héros : il
les à fait surgir, sous le coup d’une brusque émotion, de la
mémoire d’un de leurs amis. Le récit à la première personne
qu'il prête à son héros dans la deuxième partie pour expliquer
ses souffrances et sa désertion est plus artificiel et moins con-
vaincant : les raisons qu’il donne sont surtout, comme on dit,
des raisons d’avocat et malgré tous ses efforts pour être sin-
cère, il ne se rend peut-être pas compte de tout ce qui l’a
poussé à fuir sa femme.
Il convient de souligner, comme un curieux signe du recul
de l’esprit de guerre, que M. Thierry Sandre, qui est pourtant
d’ « Action française », n’a pas hésité à choisir pour héros
sympathique un déserteur. Quel romancier l’eût osé, il y a
seulement deux ans ?
Ce qui gâtait un peu Mienne, c'était la gaucherie des dia-
logues. Dans Le Chèvrefeuille, M. Thierry Sandre n’a pas occa-
sion de dialoguer; il n’y a que des éloges à faire de son style,
qui ne frappe pas par son originalité, mais par sa pureté et par
la qualité d'émotion pudique, âpre et tendre tour à tour, qu’il
sait communiquer en usant des mots les plus simples.
£ BENJAMIN CRÉMIEUX
ÉMILE ET LES AUTRES, par Charles Derennes (Albin
Michel).
Charles Derennes poursuit la publication de son Bestiaire
sentimental. Après Vie de Grillon et La Chauve-Souris, il nous pré-
sente aujourd’hui Zompette, la grenouille verte. Quant au chat
Emile etaux autres chats, chiens ou perroquets dontle souvenir
D:
à
2 QE EN 6 rt TS OT CO
NOTES IOI
estévoqué par Derennes, ils servent surtout à éclairer et à docu-
menter les premières conclusions de ses expériences.
Dans ce dernier livre, Derennes ne se borne plus en effet à
décrire les mœurs d’une espèce animale, il aborde les grands
problèmes de l'intelligence et de l'instinct, de la notion du
temps ou de la mort chez les bêtes, de l’immortalité de l’âme, de
la méthode en histoire naturelle. Derennes s’efforce de rejeter
tout anthropomorphisme dans létude des animaux, de placer
chaque espèce à son plan ; pourtant lorsqu'il en arrive à une
classification des êtres sur la base de la personnalité (idée qui
peut être féconde), il est obligé de recourir à quelque anthro-
pomorphisme : « La personnalité, écrit-il, commence chez les
êtres dont les physionomies et les attitudes ou les accentua-
tions de la voix sont capables d'exprimer des sentiments que
nous puissions, humainement, à peu près homologuer. » Cette
étude de la personnalité est à peine ébauchée dans Émile et les
Autres ; Derennes promet de l’approfondir dans son prochain
ouvrage : Les Porte-Bonheurs. Il convient d’attendre ce livre
pour discuter sa thèse.
Émile et les Autres apparaît en somme, dans Le Bestiaire senti-
mental, comme une œuvre de transition entre l’observation et
la théorie. On le lira avec intérêt, avec moins d'intérêt peut-
être que Wie de Grillon et La Chauve-Souris.
BENJAMIN CRÉMIEUX
SOUVENIRS DU JARDIN DÉTRUIT, par René Boy-
lesve (Ferenczi).
Les beaux arbres jetés bas, les ombrages détruits de marron-
nier ou d’orme, n’est-ce pas une des « phrases-types » de René
Boylesve ? Mais s’il est vrai, comme le voulait Marcel Proust,
que les grands littérateurs ne font jamais qu’une seule œuvre,
à l’inflexion même de leur être, reste que dans cette œuvre
sans cesse reprise ils peuvent avancer de découverte en décou-
verte. Ces Souvenirs se présentent comme un roman d’allure
nouvelle : une histoire très simple, qui, comme on va léclai-
rant, va se creusant de plus en plus. On croit descendre vers
l'énigme, mais de ce palier on en voit un autre, plus bas, un
102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
autre encore, sous un jour sans cesse dégradé, jusqu'à ces
degrés qui s’enfoncent en une ombre incertaine...
« La psychologie, dit une note liminaire, consiste-t-elle uni-
quement à fournir la solution définitive des problèmes ? Ou
bien ne demeure-t-elle pas dans son rôle, quand, faute de pou-
voir mieux faire, elle se borne à les poser ? » Certainement
Pintérêt ici, c’est le problème plus que la solution ; le difhcile
reste même de le laisser en vie, car le plus souvent non fine-
ment posé, il ne se pose plus.
Un médecin, homme de grande conscience, de volonté et de
cœur, aime profondément sa femme, qui l'aime tout autant.
Cependant on devine en Jui une espèce d'inquiétude. Il a une
maîtresse. Le cas semble banal. Pas si banal, car celle-ci, qu’il
n’aime pas, l’excède. La chair ? Non. Pitié, crainte, alors ? Non
plus. Il a rompu, puis a renoué. Comment? par hasard... Tout
est ensemble expliqué et mystérieux, ainsi qu’il arrive. Sou-
dain, pour se libérer, se contraindre à rompre, il avoue tout à
sa femme chérie... Par la suite on apprend qu’il a renoué à
nouveau dans des conditions pires.
On pourrait faire plus d’une hypothèse, accuser le goût des
complications, le besoin de se procurer des soucis, le morne
démon de Phabitude. Mais ne faut-il pas croire à la multipli-
cité du moi? « On n’expliquera rien, me dit-il, tant qu’on
n'aura pas abordé avec complaisance les contradictions dont
est faite la nature humaine. Toutes les divisions établies sont
arbitraires. L'unité, l’unité surtout, dans le domaine moral est
le comble de lartificiel. Seulement il ne faudrait pas avoir
peur de pénétrer dans nos ténébreux labyrinthes. »
La méthode de minutie d’un Marcel Proust serait requise
lorsque le romancier entendrait vraiment tirer au clair un cas
obscur. Et quel cas n’est obscur ? Mais, un peu comme Proust
se demandait « si l’art est réel », n’est-on en droit de se deman-
der si la psychologie ainsi pratiquée, par explications étalées,
correspond à une réalité spirituelle. Et si lon laissait aux
énigmes leur caractère d’énigme? Le court roman de René
Boylesve en dit-il moins qu’une longue étude? Mieux vaut
peut-être ne rien expliquer et laisser le lecteur pensif.
Car ce lecteur reprendra le livre. Il reviendra sur la confes-
sion du docteur. Elle impose, par un certain tour de vérité,
NOTES / | 1107
avec sa précision gauche exprès et ses brusques raccourcis.
” Rares sont les grands romans qui donnent en si peu de pages
impression de s’enfoncer si avant dans les replis d’un être.
C’est dire l’efficacité de cet art, qui trouve ici en somme des
démarches nouvelles.
Le récit est curieusement conduit. L'auteur l’a attribué à un
homme, à la fois homme de bonne compagnie et romancier
d’une curiosité psychologique aiguë. Et le miracle, c’est ce ton,
parfait de justesse. Il en va de cette curiosité d’analyste comme
de cet amour des beaux ombrages : poussés à l’extrême, lun et
l'autre s’expriment cependant avec réserve et distinction, de la
façon la plus naturelle qui soit. Belle leçon que celle d’une
intensité secrète ainsi alliée à la mesure.
Souvenirs du jardin détruit. Mais il semble que dans un
canton sauvage un jardin s'ouvre. C'était une forêt en halliers
et en fondis pleins d'erreurs. René Boylesve y trouve un nou-
veau domaine. Ilen fait un parc, gardant tout son mystère,
mais dans lequel un chemin, de massif en massif, poursuit on
ne sait quel secret qui recule jusqu’au lac d’eau sombre où il se
dérobe sous la retombée des branchages. Un parc, ni classique,
ni romantique, qui continue les jardins de l’intelligence.
HENRI POURRAT
*%
*X *X
LE PRINCE JAFFAR, par Georges Duhamel (Mercure
de France).
Deux hommes étaient un livre puissant et profond, mais qui
demandait quelque tension au lecteur, après avoir exigé de son:
auteur un vaste éffort. Le Prince Jaffar semble un livre de
détente, où M. Duhamel aura voulu se reposer et se divertir en
même temps que ses lecteurs. Ou peut-être est-il un peu des-
tiné à un nouveau public : connu comme poète, comme criti-
que, comme écrivain sur la guerre, comme psychologue de
l'enfance, comme auteur dramatique et même comme érudit, il
va conquérir là tous ceux qui s'intéressent à la géographie
humaine et vivante. Si c’est une tactique, il n’en est point de
plus respectable ni de plus féconde.
Ce n’est pas la Tunisie dont il s’agit dans le Prince Jaffer,
mais les Tunisiens seulement : c’est un cycle complet de tout
104 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
les races et de toutes les mentalités du pays. L'ensemble veut
donner l'impression d’une foule, mais où l'artiste voudrait
s'attacher, plutôt qu’à la masse, aux différences et aux nuances.
Les impressions et les nouvelles ne veulent pas être seulement
typiques, mais symboliques : chaque chapitre est consacré à
une âme particulière. Peut-être pourtant les récits de Habib
manquent-ils à cette règle ; on sent que celui qui les a enten-
dus retrouve à les raconter un peu longuement son ancien
plaisir, mais l’unité du livre n’en est guère atteinte. L'histoire
du colon, celle du Juif francisé, et surtout l’admirable conte du
dégustateur d'huile sont d’une bien autre puissance.
L'humour et l'esprit de M. Duhamel, :qui ne piquent pas, qui
se plaisent aux drôleries plus qu'aux méchancetés, et où l’on
sent plus de curiosité amusée que de satire, mettent dans ce
livre autant de vivacité et peut-être plus de grâce que l’auteur
n’en a jamais eu. Les lecteurs de Civilisation, les anciens co-
adhérents de M. Duhamel à Clarté, chercheront sans doute un
sens social à ce livre. Celui qu’ils y découvriront les étonnera
peut-être. Sans doute l’auteur du Prince Jaffar souhaite que les
âmes étrangères qu’il a devinées puissent être elles-mêmes et
s'épanouir librement, mais la patience et l’activité des colons
l’ont aussi émerveillé : il raconte assez gaîment (ce qu’il n’eût
peut être pas fait il ya cinq ans) comment on termine les
grèves indigènes avec une paire de gifles. Je ne serais pas sur-
pris qu’il fût revenu de Tunisie plus favorable à la civilisation
et à l’esprit occidentaux.
Ces souvenirs de voyage ne forment pas seulement l’un des
:'vres les plus agréables de M. Duhamel, mais peut-être encore:
Je plus ouvert, et l’un des plus largement intelligents. Il n’est
plus possible maintenant d'expliquer son art par la seule sensi-
bilité, et il prend définitivement rang parmi les puissants
maîtres. JEAN PRÉVOST
*
*X *X
PLAINTE CONTRE INCONNU, par Drieu La Rochelle
(Editions de la Nouvelle Revue Française).
Je n’apprendrai rien à Drieu en lui disant qu’il est un auteur
discuté. Un livre de lui c’est bientôt une barricade. Certains le
trouvent obscur, d’autres prétentieux, on lui en veut de
RATES RO Drnsrs SS
à L 1
NOTES 105$
traiter si brutalement les muses, ayant choisi leur juridiction.
Cependant il s'impose, sa voix porte, surtout son accent. On
sent qu’il dit des choses que personne n’exprime aussi tragique-
ment que lui et qu’il est urgent de dire. Il est plus et moins
qu’un artiste, mieux qu’un témoin, il est l’homme de la cohue
qui a poussé le cri qu’il fallait pousser, spontanément, incons-
ciemment ; ou si vous préférez, Drieu, c’est celui qui, dans
une épidémie, est frappé plus complètement, plus définitive-
ment que les autres, celui qu’il ne faut pas quitter d’un pas si
l’on veut comprendre. Et il ne s’agit pas nécessairement d’une
maladie.
Je dirai même qu’il est à craindre que Drieu, parce qu’il a
attrapé son époque, ne transforme ce bonheur en maladie. Au
lieu d’alier jusqu’au bout de sa révolte et de surmonter ses
répugnances, il est à craindre qu’il ne s’épuise ou, ce qui
revient au même, ne s’'épanouisse dans leur atmosphère trouble
etprovisoire, par paresse, et aussi par complaisance, pour
plaire à cet autrui qui ne l’indigne que parce qu'il l’influence.
Car ce qu’il y a d’intéressant et d’inquiétant dans le cas de
Drieu, c’est qu’il est un satirique complice, complice de l’objet
de sa satire. Sa curiosité, son fatalisme, son immense coquet-
terie, une certaine lassitude et un esprit de justice sur lequel
nous aurons à dire, sans oublier une méfiance profonde à l'égard
du positif qui devrait succéder au négatif de son indignation,
autant de liens qui le retiennent dans son enfer et l’obligent à le
parer des agréments d’un salon. Ainsi que la plupart des
hommes de sa génération (il n’aime pas l’idée de génération,
mais tant pis), Drieu entrevoit sa force à travers sa faiblesse.
Situation périlleuse dont on aimerait à le voir sortir.
L'unité psychologique et morale me paraît le grand mérite
de son dernier livre. Le thème principal quoique implicite, la
corruption des forces nobles par l'influence monotone et dis-
solvante d’un certain milieu social, le chevalier chrétien
vaincu par la veulerie fatale de ses compagnons, ce thème
trouve son expression paradoxale dans Anonymes, où Drieu
décrit le mécanisme anonyme des fiançailles bourgeoises. Dans
cette nouvelle, ou plutôt dans ce rapport, Drieu supprime
impitoyablement l’individu comme il renonce à toute grâce
esthétique. Anonymes n’est pas à proprement parler une œuvre
106 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
d’art, mais l’analyse, d’une terrible honnêteté, est à mon avis
de premier ordre. Pique-Nique nous donne la clef de la morale
de Drieu et à la fois des insuffisances de cette morale. Ony
trouve des remarques profondes « : Si Liessies avait eu un sens
plus vif de ses prérogatives d'homme — mais la noce qu’il faisait
wavait-elle pas détendu son ressort ? — il ne se serait pas effaré
devant cette jeune femme. » Des cris tragiques et révélateurs :
(II ny avait pas de groupe où il pût mettre à l’abri une femme.»
Une interprétation de la justice également révélatrice :
« Liessies déplorait ses compagnons, mais 1l craignait parfois les
inconvénients du refus qui le séparait d'eux el le privait de les
comprendre dans leur faible fatalité. » Attention ! Est-ce qu’en
s’abaissant jusqu’au niveau de leur faible fatalité il ne renonce
pas à soi-même ? Son besoin de justice ne correspond-il pas
trop bien à son besoin de s’abandonner sur sa pente la plus
facile, de se relâcher ? Drieu procéde par neutralisation des
forces : il leur compose un équilibre qui les supprime.
Au point de vue de Part, ilsemble que Drieu réussisse mieux
le portrait que le dialogue dramatique des êtres. La Valise Vid
me paraît la meilleure partie du livre, parce que l'absence de
contours précis, la matière informe et vivante comme un pro-
toplasme conviennentparfaitement au sujet. Il nous communique
de Phumain pur pour ainsi dire. Pourquoi Drieu a-t-il horreur
à ce point de Pexpression directe ? Massives, contournant
Pobjet et comme l’écartant de notre vue, affectées d’une mauvaise
grâce qui irrite le lecteur, ses phrases aggravent les difficultés
déjà sérieuses de sa pensée, et son vocabulaire est toutimprégné
de l’esprit contre lequel le meilleur de lui-même réagit. Je
crois qu'il gagnerait à se distinguer de certains groupes
modernes aussi franchement par l’expression qu’il s’en distingue
au fond par la pensée. Il est encore trop facile de lui répondre
que l« inconnu » s'appelle Drieu La Rochelle. Drieu est un
grand bourgeois et un profond amateur d’âmnes ; et je n’en
connais pas de plus utilement attentif aux formes confuses dé
Pavenir. __ RAMON FERNANDEZ
*
* *
LES CINQ SENS, par Joseph Delteil (Bernard Grasset).
L'auteur a soin de nous prévenir : « Ceci est un roman vul-
NOTES 107
gaire. Ne pas confondre avec un vulgaire roman. » C’est un
roman poétique écrit dans ce style exaspéré dont M. Delteil se
fait une manière. Malgré des procédés parfois évidents, le
roman a une allure brillante et vive qui nous entraine impé-
rieusement. La peste à Paris.
On songe à certains romans de Mac-Orlan. Quelques exo-
tismes rappellent André Salmon. Une sorte d’enthousiasme
désespéré, trace du passage d'Aragon. Mais M. Delteil a un
érotisme bien à lui, un érotisme baroque et coloré, coloré sur-
tout. Delteil est un écrivain peintre, un écrivain visuel. Son
chapitre Castelnaudary (les terres brûlées du Languedoc, la
petite gardeuse d’oies Eléonore) est peut-être le meïlleur du
livre. Encore quelqu'un à qui l’on est forcé de penser en le
lisant : Apollinaire (et particulièrement le Poële assassiné). Delteil
aussi est un poète. Il dédaigne « Messieurs les Psychologues »,
use avec abondance du calembour, de l’écholalie et tente d’aller
le plus loin possible dans P'Absurde qu’il doit considérer comme
la Logique des Poètes.
Il est impossible de juger son livre à l'échelle des valeurs
courantes en littérature et en art. Parfois c’est bon, parfois mau-
vais, mais quand il réussit, et en général : c’est autre chose. Au
reste, c’est un livre amusant.
GEORGES GABORY
see
ÉTIENNE, par Marcel Arland (Editions de la Nouvelle
Revue Française).
« Je ne conçoïs pas de littérature sans éthique », écrivait il y
a quelque temps M. Marcel Arland au sujet d’Un nouveau mal
du siècle. Et il ajoutait : « Toutes questions se ramènent à un
problème unique, celui de Dieu. » A le bien entendre, Étienne
est né de cette inquiétude et de ce tourment.
Rien de gratuit, point de jeu ni même de curiosité désinté-
ressée dans ce roman tout pénétré d’idéologie. M. Marcel Arland
ne l’a pas écrit pour se divertir à des personnages ; loin de pré-
tendre se sufñre à elle-même, la fiction n’y a d’autre raison
d’être que de traduire un trouble personnel (en même temps
que de portée générale) et, non pas de résoudre, mais de poser
un problème, sous une lumière irritante, — sans jamais le trai-
108 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ter directement. « Le moyen le plus énergique de relever l’im-
portance d’une idée, disait Renan, c’est de la supprimer et de
montrer ce que le monde devient sans elle. » Éfienne procède
d’un dessein analogue ; deux actions (d’ailleurs adroitement
liées) peuvent s’y succéder : en son fond, ce livre n’a qu’un
sujet, où il trouve son unité : la « misère de l’homme sans
Dieu ».
En somme, le thème du Pain dur, de M. Paul Claudel, ce
drame de l’absence de Dieu. Même, l’épigraphe du Pain dur con-
viendrait exactement à Éfienne : Etdixi : Non pascam vos : quod
moritur, moriatur ; et quod succiditur, succidatur, et reliqui devorent
unusquisque carnem proximi sui. On y voit un frère meurtrir tout
en l’aimant sa sœur, dont ila jadis forcé le mari à se tuer, cette
sœur négliger son fils pour un bellâtre qui la torture à plaisir,
par système, pour se donner une raison de vivre, Etienne lui-
même qui avait connu de grands désirs et rêvé de venger son
père, renonçant à la lutte, descendre au plus bas degré de la
honte et se coucher dans son abjection pour y dormir du moins
en paix. Tous ses personnages sont ainsi voués à l'échec ; ils
n’ont pas une partie de leur être qui soitsaine ; lun n’espère
plus de guérir, l’autre n'y songe pas, celui-ci va jusqu’à le
craindre.
On ne saurait trop louer le ton de ce livre et l’anxieuse sincé-
rité qui l’anime. Je ne veux pas dire qu’incapable d’imaginer,
M. Marcel Arland en ait été réduit à se raconter lui-même :
rien ne serait plus faux. Mais il fuit tout artifice : il n’a pas de
plus grand soin que de surprendre les passions jusque dans leur
pure essence, pour ainsi parler. Et que l’analyse en reçoive
parfois quelque chose d’un peu décharné, il est possible. Au
moins les paroles sont presque toujours de l’accent le plus juste
et le plus pathétique, habiles à dévoiler d’un mot simple laf-
freux secret des âmes.
Maintenant, le récit étant tel, est-il sûr que le lecteur lui
accorde aisément cette créance continue que le roman doit
obtenir ? Plusieurs critiques en ont douté. Je ne crois pas pour-
tant qu’il faille accuser de fausseté, ni surtout d’arbitraire, la
progression des sentiments, du moins dans l’ensemble (tout au
plus le caractère du séducteur est-il trop simple, trop abstrait,
dépourvu à l'excès de ces contrariétés vivantes qui sont la mar-
NOTES 109
que du réel). Plutôt, dans ce livre riche de sens, c’est la techni-
que qui est imprudente. On peut penser qu’un drame et des
sentiments aussi exceptionnels auraient gagné à être accompa-
gnés de peintures plus familières et communes. D’autre part,
M. Marcel Arland ne semble pas avoir pris un parti assez net
sur la personne du narrateur par qui nous apprenons les événe-
ments : matériellement, il n'est guère qu’un témoin, une
« commodité », cependant qu’à plusieurs reprises son attitude
esttrop singulière pour pouvoir se passer d’explications
développées.
En revanche, l’art et le style doivent être loués presque sans
réserve. Je ne sais s’il y a beaucoup de jeunes écrivains qui
aient profité avec plus d’intelligence et de bonheur de la grande
leçon de discrétion et de goût de M. André Gide. M. Marcel
Arland est de ceux qui ont un souci attentif d’écrire; mieux
encore, il sait écrire bien sans trace d'effort et ne tombe pas
dans l’erreur de rechercher les effets de style pour eux-mêmes.
Il y a ainsi dans Éfiennenombre de brefs paysages exquis de déli.
catesse de touche etde frémissement subtil, donton ne sent tout
le prix qu’à la seconde lecture : c’est ce qu’il faut.
HENRI RAMBAUD
%X
*x *
JACQUELINE OÙ LE PARADIS DEUX FOIS
PERDU, par Nicole Stiébel (Grasset).
Voici un livre d’une rare qualité, et qui est appelé à trouver
un écho en bien des âmes accablées du poids de leurs propres exi-
gences. « On se croit heureux avec du plaisir pour des jours et
du bonheur pour un peuple entier, une heure après du plomb
vous tombe sur les épaules. Je ne saurai jamais comment faire.
C’est évident, je suis inapte. » Jacqueline, c’est le roman de
l'inégalité à soi-même.
D'où vient une telle impuissance à s’accorder avec soi ?
Insatiabilité romantique ? sûrement non : nul n’est moins
romantique que l’héroïne de Mme Stiébel, car nul n’est moins
dupe de soi. Jacqueline est toute prête à prendre parti contre
elle-même, pour ce Jean Desmaran qu’elle a épousé parce qu'il
est sans inquiétude, parce qu’il « accueille les choses de face »
et « stationne au beau fixe ». « Être né dans le bon sens ! dans
D AE REC NE N Ce
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*<
110 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
la direction du bonheur! quelle chance tu as ! » lui dit-elle,
Et elle est sincère : elle n’éprouve nulle fierté à reconnaître
entre elle et les autres ce mystérieux intervalle, cette diffé-
rence de rythme. Elle en ressentirait bien plutôt une honte
secrète, une fatigue surtout. Cette impatience infinie est-elle
en effet la rançon d’une richesse intérieure excessive ? Jacque-
line serait la dernière sans doute à le prétendre. Dans l’ordre
spirituel les riches sont ceux qui se suffisent, qui contiennent
en soi leur centre, le principe même de leur équilibre. Mais
Jacqueline s’échape perpétuellement, elle fuit comme une
source mal captée. En vain cherche-t-elle loyalement, lucide-
ment, à réparer ces brèches imperceptibles par où son être
même s'écoule : on dirait que l'enfant insaisissable qu’elle fut
jadis et qu'une mère distraite ne sut pas apprivoiser persiste
dans la femme qu’elle est devenue. « Sait-on pourquoi, après
avoir épié ses sentiments, après les avoir épluchés, coupés en
quatre, et soumis pendant des semaines et des mois à une
étroite surveillance, il en reste un anonyme, insignifiant, venu
on ne sait d’où, incognito, pour faire barrage et tout remettre
en question... C’est Jacqueline après des années rejoignant son
enfance, » Mme Stiébel a traduit avec une précision étonnante
ce gaspillage, cette dissémination éperdue de soi-même, ces
caprices où s’exténue une âme perpétuellement tirée hors
d'elle-même et qu'une obscure fatalité semble condamner à
trahir le meilleur de soi — jusqu'aux fins supérieures auxquelles
elle se consacre. Ici je me demande si l’auteur n’est pas servi
en quelque façon par les défauts même de son style et les
insuffisances de ce qu’il faut bien appeler sa technique : cette
forme trépidante, énervée est bien celle qui convient à un tel
livre ; ce n’est probablement pas un hasard si Mme Stiébel a
écrit son roman tout entier au présent, et ce procédé littéraire-
ment indéfendable et qui a le grave inconvénient de lasser le
lecteur se justifie psychologiquement par la nécessité de nous
faire participer au rythme d’un être invariablement penché vers
l’avenir immédiat ; enfin chacun des courts chapitres de Jacque-
line est comme une pulsation de ce cœur avide qui se dépense
moins qu’il ne se défait. Il n’est pas jusqu'à la fin abrupte du
roman qui ne se puisse à mon sens interpréter favorablement.
L'âme surmenée enfin se brise ; cette embolie, ou cette rupture
NOTES ! IIT
d’anévrisme est bien le terme logique au delà duquel nul len-
demain concevable ne se dessine...
GABRIEL MARCEL.
RES ;
* *
LES FRÈRES DURANDEAU, par Philippe Soupault
(Bernard Grasset).
Dans le Bon Apôtre et À la Dérive, Philippe Soupault avait
peint des individus, très particuliers, et même construits sur
des données un peu abstraites ou schématiques : cette fois-ci,
plus sûr de sa technique, il met en scène une famille bourgeoise.
Il ne fait pas de morale : la solidarité qui existe entre les trois
frères est de nature ou d’éducation ; ils ne songent même pas
à la formuler ; de plus, cette famille bien moderne n’a ni foyer
ni centre. On voit combien il était difficile de donner à un tel
sujet un ensemble et une unité. De fait Soupault jongle avec
ses Durandeau, passe prestement de l’un à l’autre, pour assurer,
sinon la continuité du récit, du moins la continuité de l’intérét.
Dans ce tissu habilement stoppé, je ne trouve qu’un défaut: un
dernier chapitre superflu, dont le ton Die avec le reste, et risque
de gâter Pallure.
Le plus neuf et le plus vivant de ce livre, c'en est justement
l'allure et l'esprit. Philippe Soupault, signataire de manifestes.
pédanteries couleur plume de paon, n’a pas du tout lâme
d’un littérateur ; il ne croit pas qu’il faille écrire pour divertirles
mandarins ; son intelligence alerte, aux brusques détentes,
_ jette la patte sur tout ce qui vit et bouge, à la manière d’un
_ jeune chat. Ilale goût de l’aventure, et dans ce récit des Frères
. Durandeau qui aurait pu être morne et fermé comme le cabinet
d’un notaire, il fait passer un courant d’air, une brise d’aven- :
tures.
Des trois personnages du livre, Louis, qui est tout d’une
pièce, est de beaucoup le plus réussi. Emile, l’homme d'affaires
noceur, ne se distingue de ses pareils par aucun trait individuel.
Pierre est plus curieux, mais esquissé seulement. Quant aux
autres, Soupault nous emmène si vite que nous n'avons pas le
temps de les voir.
Car la vitesse pousse sans cesse le roman et le Le de
_ Soupault. Aucun retour en arrière, rien qui invite le lecteur à
ET y
;"4
on LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
s’arrêter, rien qui veuille donner l’idée d’une recherche. Ce
style veut obéir aux lois de la langue parlée : pas de subjonctif,
trois ou quatre temps de l'indicatif, un tout petit peu de condi-
tionnel, voilà pour les verbes. Pas de liaisons entreles phrases,
qui courent l’une après l'autre sans relatives ni subordonnées,
voilà sa syntaxe : la seule, croit-il peut-être, que l’usage autorise,
mais trop pauvre en tous cas pour une œuvre d’art. Ce film
sans musique tire à lui l’attention, mais peut-être on ne souhaite
pas assez le revoir. Toute la différence qui sépare un bon
roman d’un chef-d'œuvre sépare Les Frères Durandeau de ce que
Soupault pourrait faire, s’il le voulait avec assez de patience.
Que lui manque-t-il encore, à ce grand diable si sympathique
et si vivant, et quelles circonstances pourraient donner la
mesure de cette intelligence si ouverte ? Deux ans de prison
peut-être, avec un clou pour écrire dans le mur.
JEAN PRÉVOST
*
*X x
FRANÇOISE AU CALVAIRE, par Pierre Champion
{Bernard Grasset).
« Ce sont surtout les disciplines du passé, des habitudes de
vie rude et simple, une foi commune qui faisaient la force de ces
paysans et de ces soldats bretons à qui j’ai voulu élever pieuse-
ment cet ex-voto. »
Bel ex-voto dressé avec amour par un humaniste qui sort
des batailles, et dédié aux Bretons avant d’être offert aux
Soldats. Des hommes y sont dessinés, bouleversés par la catas-
trophe, mais la guerre inonde de clartés leur cœur tendre, leur
cœur amer.
Cernés de tous côtés par la mort, les Bretons qu’a vus M. Pierre
Champion calculent combien de livres de trèfles il faudra met-
tre dans leurs champs. Fidèles et chastes, ils pensent à leurs
épouses lointaines. Catholiques, ils font la guerre sans enthou-
siasme et sans révolte. Semblables à la Bérénice de Barrès ils ne
sont pas de ceux qui s’appliqueraientà refaire le monde. Ils
aiment le monde tel qu’il est. Ils sont soumis. Mais aux
tranchées, ces paysans emprisonnés au milieu d’une terre qui
ne produit rien, avec dans la tête les images de tout ce qu'ils
ont abandonné, ne trouvent point comme leur annaliste, le
y
NOTES 113
refuge de la pensée pure — des abstractions. Ils souffrent
davantage.
Leurs femmes sont bien de la même race. Françoise que
M. Champion nous montre, lorsque son mari est parti, a dû
faire, dans son cœur, le sacrifice de ne plus le revoir. Une foi
intrépide qu’accompagne l’amour triste et calme de la vie lui
permet, pour accomplir la tâche quotidienne après les pires
malheurs, une certaine gaieté, la gaieté animale d’être née et de
posséder la terre, et par delà, cette gaieté surnaturelle qui
marque le visage de ceux qui ont renoncé au monde.
Dans ce livre, il y a aussi la guerre toute nue. Nous savons
peu ce que l’auteur en pense. À peine s’il montre quelquefois
le bout de l'oreille. Ne nous plaignons pas. Nous avons un
récit impressionniste qui contient de belles pages. Certaines
restituent exactement les journées longues et les longues nuits
de tranchées dans un secteur calme. De temps à autre, des
tableaux amples et un peu soulevés, d’un arrangement parfait,
font songer aux descriptions des Tharaud. Mais l’âme même
du livre, c’est la dévotion de lauteur aux personnages qu'il
ressuscite.
Comme dit M. Daniel Halévy dans sa courte préface, Péguy
eût aimé Françoise au Calvaire.
FRANÇOIS DE ROUX
LE CŒUR GROS, par Bernard Barbey (Grasset).
On ne sait de quoi ce livre est fait, et c’est bien là sa qualité
principale et son premier défaut.
Trois caractères y sont tracés, trois caractères vraisemblables
et dignes d’intérêt ; mais c’est une ébauche plus qu’un dessin ;
ils sont suggérés plutôt que décrits, et restent baignés dans un
charmant brouillard.
Ces trois personnages, une action les unit, les oppose, les
met en valeur. Je loue M. Bernard Barbey de n’avoir point
donné dans le préjugé si courant aujourd’hui, qui voudrait que
l'intrigue importât peu, et que seule comptât la manière de
Vauteur. L’intrigue du Cœur Gros est légèrement romanesque,
très simple pourtant, comme il convient au ton du livre, qui est
8
114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
tout de discrétion et de mesure. C’est une action intérieure, qui
ne laisse point de part au hasard, mais est fort logiquement
amenée par l’évolution des caractères.
Si le Cœur Gros ne prenait sa valeur que de ces caractères et
de cette intrigue, il serait déjà un livre fort réussi. Je sens
bien cependant que je n’en ai presque encore rien dit.
Certains mots me viennent à l'esprit, mais si gros pour ce
mince et joli récit que j'hésite à les dire. Car dire que c’est une
confession — une confession, devrons-nous ajouter, sans cris,
sans amertume et de bon ton. Et ce n’est pas exactement non
plus une étude sur l'adolescence : car sans doute y voyons-nous
une âme d’adolescent délicatement tracée, mais tracée comme
par jeu, avec quelques détails choisis, et le reste volontairement
oublié.
Le charme du livre, s’il est aisé à sentir, l’est moins à discer-
ner. Il semble fait surtout de l'harmonie entre les divers
éléments qui concourent à sa formation, et qui assurent ainsiau
Cœur Gros un équilibre et une unité très rares. De la pre-
mière à la dernière page règne la même atmosphère, un peu
attendrie, un peu rêveuse, un peu cruelle ; j’en allais oublier la
légère sensualité. Les personnages, l’intrigue, le style même
participent de cette atmosphère ; ils souffrent mal d’en être
séparés, ou d’être examinés les uns sans les autres. L’art de
M. Bernard Barbey, délicat, subtil, nuancé, est parvenu à
donner à ce livre une impression de fondu analogue à celle
qu’on retrouve chez certains peintres du xvie siècle.
Je n’insiste autant sur cet art que parce que ses traits entrent
aussi sans doute dans la figure morale de M. Bernard Barbey.
M. Barbey ne nous livre de sa figure que ce qu’il n’en peut
cacher : on ne peut Jui reprocher nul étalage de sentiments,
nulle affectation, presque aucune complaisance. C’est une lutte
bien touchante que celle qui se livre entre la pudeur de l’écri-
vain etces images, vivantes encore, qui se pressent à son cœur.
Parfois on est tenté de faire grief à M. Bernard Barbey de
gagner trop bien le combat ; on le souhaiterait plus troublé et
même gauche ; «si vous voulez m'émouvoir, soyez donc ému
d’abord ». Mais que ceux qui n’ont pas, en écrivant, à soutenir
le même combat, jettent la pierre à M. Barbey ; pour moi, je
ne puis retenir ma satisfaction du spectacle qu’il nous donne,
NOTES
IIS
aujourd’hui où la grandiloquence et le laisser-aller envahissent
nos lettres plus que jamais.
Au reste le seul fait que M. Bernard Barbey doive à son
adolescence, je ne dis pas le sujet, mais du moins la possibilité
de son roman, nous est un suffisant garant de sa sensibilité. Il
n’est pas d'âge plus important pour un homme, que celui-là ; il
n’en est peut-être pas d'aussi trouble et d'aussi sincère à la fois ; .
c’est risquer de se méconnaître, que de n’y pas apporter assez
d'attention ; souvent on y pourrait retrouver l'explication de
tels de nos états d’âme d’hommes mûrs, qui nous surprennent et
4
nous paraissent illogiques. M. Bernard Barbey l’étudie dans un
des sentiments qui sont propres à cet âge (et je sais peu desen-
timents qui soient plus nobles) : l’admiration passionnée.
Il faut observer que M. Barbey ne s’en est pas tenu à quelques
notes sur l’adolescence, mais qu’il a marqué la transformation
d’un adolescent en jeune homme. C’est une peinture très péni-
ble que celle d’une évolution ; nos classiques se donnaient la
partie belle, eux qui limitaient l’action à une durée d’un jour.
Je ne nie pas que M. Barbey n’esquive parfois la difficulté en
laissant ses personnages dans un certain vague; on voudrait
qu’il usât de plus de netteté ; mais ce vague lui-méme est loin
d’être sans charme.
D'ailleurs je ne doute point que le prochain livre de
M. Bernard Barbey ne soit marqué par dés caractères plus
fouillés, par une action plus ferme, par une portée plus grande.
Celui-ci est un livre charmant, un peu indécis, sous le signe de
la jeunesse et de la grâce, et de qualité peu commune.
MARCEL ARLAND
*k
* _X
LA CELLULE 158, par Jean Tousseul (Editions Fina-
com).
C’est chose curieuse de constater comme certaine littérature,
qu’on pourrait appeler littérature d'ornement, a fait commettre
de méfaits à des hommes doués cependant des qualités les plus
précieuses. L'aventure de M. Jean Tousseul me paraît caractéris-
tique dans ce sens. Il a vécu aussi près qu'il est possible de ses
_ personnages, l’on sent à chaque page de son livre qu’il les porte
en lui et qu'il n’a même plus à se souvenir d’eux pour nous les
%
#
116 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
montrer. Ils sont vivants. Mais la littérature, que M. Tousseul
a apprise, c’est trop certain, ou qu'il n’a su oublier, le conduit
à d’étranges erreurs : les personnages de son livre, ouvriers,
petites gens de village, forçats, malandrins, campagnards, dont
tous les actes sont la vérité même, et parfois la plus poignante,
nous les apercevons affublés par-dessus leurs habits quotidiens
d’embellissements puérils, un peu à la manière de ces paysannes
hollandaïises qui, pour se rendre à Amsterdam, fixent un cha-
peau de ville sur leur bonnet de dentelle à tire-bouchons de
cuivre. Les contes de M. Jean Tousseul avancent d’un bon pas,
mais nous ne pouvons nous empêcher de souffrir du ridicule.
Il ne serait pas difhcile à l’auteur de rejeter ces faux ornements;
ils ne tiennent pas à son style. On jouirait alors de tableaux nus
comme celui-ci : « On entendit fermer les fenêtres. Une vieille
se hâtait, noire sur la route illuminée, brouettant une énorme
gerbe de paille ; dans le silence, les grincements marquaient les
tours de roue. »
Dans un cadre moins large, les contes de M. Tousseul rappel-
lent par la rigueur de l’accent et la justesse des détails choisis,
qui éclairent d’un trait tout un caractère, les meilleurs récits de
Gorki. Il y a certains contes aussi, comme Za mort de Jean
Leblanc, Le portrait, Aubin Lambert, d’une psychologie toute
droite, presque brutale, qui m'ont fait penser au mot de Barna-
booth : « La femme est une réalité, comme la guerre... »
FRANZ HELLENS.
%
X *%
LE CRÉPUSCULE DE M. DARGENT, par André Berge
(Cahiers du Mois).
Le roman de début d’un écrivain de vingt-et-un ans. Ce
qui caractérise ce premierlivre, c’est d’abord qu'il n’est pas auto-
biographique. C’est ensuite qu’il ne dédaigne pas de montrer la
vie profonde d’un être moyen dans un milieu qui lentement,
sûrement, le dégrade et brise ses aspirations intellectuelles et
morales un moment réveillées par une femme d'élite.
La partie la plus curieuse et la plus réussie de ce roman,
c’est le récit des rapports du héros M. Dargent et de Mme Bau-
travin sa cousine, provinciale qui serait digne de figurer dans le
Combray proustien. On peut espérer de M. André Berge, quand
NOTES DTA
son expérience psychologique se sera élargie et fortifiée, d’inté-
ressantes planches d'anatomie sentimentale et morale.
BENJAMIN CRÉMIEUX
LETTRES ÉTRANGÈRES
LA VOCATION THÉATRALE DE WILHELM
MEISTER (première version du Wilhelm Meister de
Goethe), avec une introduction de Michel Arnauld (Les
Cahiers Verts).
Que lombre de Goethe me pardonne si j'ai pris autant de
plaisir à l'introduction de Michel Arnauld qu’à la première
version de Wilhelm Meister. C’est que Michel Arnauld est lui-
même tout pénétré de Goethe ; ce qu’il avait à dire de la sagesse
du maître de Weimar déborde, on le sent, les cadres d’une
telle introduction. Aussi chaque alinéa est-il comme le noyau /
d’un chapitre du livre qui nous manque encore sur Goethe
(même le travail de Gundolf ne remplace pas pour nous cette
étude qui devrait recueillir les enseignements demeurés vivants
et utiles à un Français du xxe siècle).
Michel Arnauld dit excellemment la nécessité d’un retour à
Goethe, qui dépassait son temps, que ni l’Allemagne ni la
France n’ont encore entièrement compris. Ajoutons que cette
façon de reprendre contact avec nos voisins en vaudrait bien
d’autres : tout le problème n’est pas dans les relations de la
« Schwerindustrie ». La traduction de La Vocation théâtrale de
Wilhelm Meister, consciencieusement écrite par Florence Halévy,
a une valeur documentaire. Je n’admire point dans cette pre-
mière version rédigée de 1777 à 1785 et retrouvée en 1909,
autre chose qu’un flot abondant, l’aisance, la grâce du Goethe
de la trentième année. Le chef-d'œuvre n’est point là, mais
bien dans la rédaction publiée en 1797, vingt ans plus tard,
alors que l’auteur avait entre temps continué de vivre et
repensé son Meister. La plus grande œuvre de Goethe, c’est sa
propre vie; ses ouvrages sont en fonction d’elle et valent par
ce qu'il ya mis d’elle. Pour n'avoir cessé de travailler à lui-
même il se trouvait amené à retoucher Werther, Faust, Iphi-
génie, aussi bien que Wilhelm Meister. Œuvres et personna-
RES
CLÉS AT
v
ne AR ne
LUS
NOTE TL CRE
118 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
lité ne faisant qu’un se développaient selon le rythme d’un bel
arbre dont chaque bourgeon finit par donner fleur et fruit.
Mais que de lentes élaborations, quels patients tours et
retours de la sève pour enfin assister à l’éclosion : la compa-
raison du texte définitif avec la première version nous l’en-
seigne. Et voilà une belle indication donnée par le génie aux
talents qui voudraient se forcer. L'art spontané que l’on prétend
retrouver autour de nous, et l’art volontaire (que de « volonté »
dans la spontanéité de quelques jeunes !) ne s’opposent jamais
entièrement l’un à l’autre. En Goethe aussi ils sont mêlés, mais
au lieu de créer du spontané à coups de volonté, en épiant an-
xieusement les états fugitifs du demi-sommeil, du demi-rêve, de
la demi-ivresse, Goethe rêve vraiment tout en étant vraiment
éveillé ; il ne recherche pas son ivresse, il la consent seule-
ment, il cède à l’élan ; le spontané est toujours le plus fort ; :
mais il est toujours contrôlé. Et moins selon une règle pédante
qu’à force de retours sur soi, de nouveaux élans qui se com-
posent avec les premiers. N'est-ce pas ainsi que font les plus
grands, et leur grandeur ne tient-elle pas de leur inquiétude, de
leur insatisfaction ? Ils ne sont jamais froids et ils n’ont jamais
trouvé la formule ; ils croissent naturellement, comme Proust,
comme Gide, comme Goethe, et ce sont les autres qui dégagent
leur formule. « Je compte pour rien, écrit Michel Arnauld, la
satisfaction de lintelligence en face d’événements dont elle
tient sans cesse toutes les conditions... ce qui compte bien
plus, c’est le poids, c’est la force d’impulsion d’un passé tou-
jours accru qui presse sur l'avenir. »
FÉLIX BERTAUX
LES ARTS
LA « JEUNE PEINTURE BELGE ».
Le titre sous lequel les organisateurs de cette exposition
(dont je fus) avaient cru bon de grouper les œuvres les plus
caractéristiques de la Belgique, a prêté à maintes controverses.
Quelques critiques ont reproché à ces œuvres d’être pour la
plupart dues au pinceau de peintres âgés : Ensor, de Saedeleer,
J. Smits. Maïs nous avions bien dit: Jeune peinture ; nous
n'affirmions pas : peinture de jeunes ; il y a une nuance.
PT RE EN tt
NOTES 119
On pourrait affirmer, en analysant l’œuvre de certains peintres
inspirés, qu’elle rajeunit au fur et à mesure que vieillit l’artisan.
Cézanne en estun exemple, dont les derniers paysages brûlent
à force de frénétique ferveur. Renoir, à la fin de sa carrière,
décevait ses anciens admirateurs, par sa verdeur insolite.
Si l’on doute de la jeunesse de la peinture exposée rue de la
Ville-Levêque, que l’on imagine parallèlement une exposition de
la « Vieille peinture Belge », avec les « pompiers » ofhciels :
Boœrstsœn, Gilsoul, Frédéric, Delville, etc., et on inclinera à
penser qu’il faut entendre par « jeune » tout ce qui délibéré-
ment s’insurge contre les règles de l'Ecole, éternelle ennemie
de la jeunesse.
Pour parler des œuvres proprement dites, je dois confesser
que la plupart de celles qui figuraient à cette exposition
n'avaient que des rapports lointains avec celles que nous
choisimes, Edmond jaloux, F. Fels et moi, au domicile des
peintres. Est-ce caprice tardif, révolte de tempéraments ombra-
geux soucieux de ne pas être soumis aux conseils d’un « jury »
même complice ? La vérité est que la plupart des exposants
préférèrent décider eux-mêmes des toiles qui les devaient
représenter ; le résultat fut qu’ils soumirent au jugement des
Parisiens des œuvres moins en accord avec la sensibilité euro-
péenne (quitrouve à Paris son diapason) qu’avec leur idéal du
moment. C’est ainsi que Permeke perdit une occasion excep-
tionnelle de s’imposer avec ampleur à la critique française pour
avoir renoncé à envoyer ses admirables dessins, aussi puissants
et étranges que ceux de Picasso et, de plus, enrichis de cet
élément directement humain, qui manque souvent au grand
cubiste espagnol. La recherche du caractère, on la retrouvait
dans l’Efranger, cette belle toile sourde qui pouvait décevoir au
premier contact un public habitué à des œuvres dans lesquelles
on entre de plain-pied, mais qui, la première surprise passée, se
révèle peu à peu inépuisable en suggestions poétiques. — Un
égal souci du style, cherché jusque dans le burlesque, selon
la grande tradition flamande, caractérise les œuvres de Gustave
de Smet, plus claires que celles de Permeke et par moments
aussi fraîchement nuancées que des Matisse, quoique sur des
gammes différentes. Cet artiste, qui devait égayer, avec James
Ensor, cet ensemble plutôt austère, a fait défection au dernier
ARE
Dot tn 1:
À
£
120 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
moment. Espérons qu'il ne boudera pas l'an prochain.
Jai nommé James Ensor. Ce vieillard qui est le plus grand
artiste de la Belgique, est à peu près inconnu en France, bien
que possédant tout ce qui peut nous séduire. Réaliste, il sait
introduire dans ses portraits d’individus ou d’objets assez de
fantaisie pour n'être ni lourd, ni sec ; fantaisiste, ses rêveries se
raccordent toujours à la réalité par quelque reflet rassurant. Sa
couleur, qui est d’un grand peintre, est admirable, et ses harmo-
nies, détail important, toujours variées. Valérius de Saedeleer
qui a trouvé sa formule en regardant les beaux paysages parmi
lesquels il vit en sage, eten se souvenant judicieusement de Peter
Breughel, est un artiste au pinceau minutieux et précis qui a
compris, devant les œuvres du Maître qu’il s’est choisi, que la
construction d’un paysage n’est pas la simple fixation d’un
« point de vue ».
La place me manque ce mois-ci pour étudier comme il con-
viendrait l’art de ces hommes simples et probes qui s'appellent
Georges Minne (le grand aîné qui donna à ses compatriotes le
goût du style et du caractère), Jacob Smits, Albert Servaes, ce
mystique qui fait parfois penser à Rouault et à Goya ; Laermans,
et, parmi les jeunes, Verdegem, Van Sassenbrouck, Mambour,
Boulez, Claeys, de Bruycker, Gaspar Gevaert. À tousces artistes
de talent, il eût fallu en ajouter une vingtaine pour posséder le
vrai visage de la jeune peinture belge. On devine que cette
réunion eût été impossible à réaliser en une seule fois. C’est
pourquoi une suite, non moins éclatante, sera donnée l’an pro-
chain à cette manifestation. ANDRÉ LHOTE
*
*X _*%
LE SALON D'AUTOMNE.
Salon honorable, riche en talents, mais pauvre en manifesta-
tions hardies. Devant la profusion des natures mortes, et de ces
petits sujets où les personnages sont réduits au rang d’acces-
soires ; devant tant de paysages jolis, mais ramenés à quelques
maisons qu'ombrage un arbre minutieux, une question se pose,
moins scandaleuse qu’elle n’en a lair. Ne serions-nous pas,
tout compte fait, les victimes de ces deux récentes « décou-
vertes » : Chardin et Corot ? — Nul moins que moi ne songe à
NOTES I21I
nier l'importance de ces grands peintres que l’on rencontre dans.
les Musées étrangers avec un attendrissement toujours nouveau,
tellement ils incarnent les vertus les plus subtiles de notre race.
Aussi bien la question de leur maîtrise ne se pose-t-elle pas,
mais celle de leur bienfaisance. Depuis que les jeunes peintres.
se sont découvert une âme si « française », il n’est question,
dans les cénacles artistiques que d’Equilibre et de Mesure. Ce
sont de beaux mots ; encore ne faudrait-il pas confondre équi-
libre avec immobilité, et mesure avec parcimonie. Il y a chez
nous un certain esprit « bas de laine » qui, si on le flattait long-
temps encore, tendrait à installer définitivement une esthétique
du minimum, au moins aussi dangereuse que ceile du colossal,
laquelle produisit toutefois la Renaissance ! Entre ces deux
extrêmes orientationsde l'esprit, il y a place pour une moyenne
qui est loin d’être atteinte, d’après nos dernières statistiques.
Une chose curieuse à noter, parallèlement à la modération exa-
gérée des jeunes gens, et qui montre bien l'orientation bour-
geoise de notre sensibilité, c’est le travail de dessèchement qui
s’est effectué chez la plupart de nos aînés, dont les sujets
s’'amoindrissent au fur et à mesure que se perfectionne leur
technique.
Il est fastidieux dechercher constamment dans le passé des réfé-
rences en matière d’art; ce jeu est d’autant plus vain qu’on
n’appelle les vieux Maîtres à la rescousse, le plus souvent, qu’à
titre de justification provisoire. Cependant, puisque ceux que
j'appellerai les Maîtres de la petite mesure sont aujourd’hui si
fréquemment cités, ne pourrions-nous pas, par hygiène morale,
invoquer d’autres références ? En nous gardant, bien entendu,
de les considérer par le gros bout de la lorgnette, nous pour-
rions, par exemple, regarder, non le Watteau de La Finelte,
mais celui du Gilles ; nonle David du Jardin du Luxembourp,
mais celui de La Remise des Aigles; non le Delacroix de telle
pochade, mais celui des Croisés et des Femmes d'Alger. Et, puis-
qu’il est si souvent question du peintre du Forum, que ne
découvre-t-on enfin Le Poussin, dont les seules Funéralles de:
Phocion renferment au moins vingt « exquis » paysages de
Corot ?
Les héros sont rares ; citons les noms de quelques-uns de
ceux qui, à des titres divers, illustrent ce Salon : Gromairedont
122 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
la Loterie foraine des Indépendants méritait autant que son Nu
actuel les éloges que la critique officielle se décide à lui faire ;
Hodée, Laglenne, Goerg, Simon Lévy, Manès, et un nommé
Subervielle dont il sied de faire suivre le nom d’un point
d'interrogation, en attendant les Indépendants.
ANDRÉ LHOTE.
*
x *%
CHRONIQUE MUSICALE
Un de mes amis, musicien de talent, critique très fin, me
disait dernièrement à propos de Gabriel Fauré au sujet duquel
nous discutions ensemble : « Ce qui me plaît tout particulière
ment en lui, c’est que les étrangers ne l’aiment pas et ne le
comprennent pas; il est donc essentiellement français. »
Cette phrase mit fin à notre discussion animée, mais cour-
toise, car en ma qualité d’étranger je me trouvais ainsi placé
dans une situation quelque peu difcile : les réserves que je me
permettais de faire sur l’œuvre de Fauré perdaient d'avance
toute valeur ; elles n’exprimaient plus que mon incompréhen-
sion, d’ailleurs fort naturelle, d’un certain aspect de lesprit
français. Fauré appartiendrait donc à ce « trésor réservé » que
conserve pieusement et jalousement chaque peuple et dont
lPaccès est interdit aux étrangers, paraît-il. Un Allemand, un
Russe, ne peuvent pas plus comprendre Fauré qu’ils ne com-
prennent Racine, dit-on...
Il faut bien constater, en effet, qu’en dehors des limites de la
France, l’auteur de Pénélope est assez peu connu et goûté,
et qu'il en est de Fauré un peu comme de Tchaïkovsky
ou de Brahms, dont l’œuvre paraît changer brusquement de
valeur et de proportions lorsqu'on quitte leurs pays pour venir
en France.
Je ne crois pas, pourtant, qu’il nous faille chercher l’explica-
tion de ces faits dans la psychologie des races et ne puis
admettre que l’œuvre d’art si spécifique, si caractéristique de
l'esprit d’une nation qu’elle soit, demeure opaque aux regards
des étrangers et réfractaire à leurs efforts pour la pénétrer. Si
opinion des étrangers sur l’art de Fauré ne concorde généra-
lement pas avec ceile des Français, cette divergence tient à des
causes multiples et provient, avant tout, de ce que la diffusion
NOTES 123
de cette œuvre a subi dans les autres pays un certain retard, par
suite de la guerre ; ettout naturellement, aujourd’hui, lorsqu’en
Allemagne par exemple, on veut connaître la musique française,
ce sont les tous jeunes gens qu’on recherche. Mais le tour de
Fauré viendra plus tard, quand, peut-être, nous verrons déjà
se dessiner ici une certaine réaction anti-fauréenne.
Je sais bien qu’en émettant cette supposition, je risque fort
d’irriter beaucoup de gens ; à en juger, en effet, d’après l’unani-
mité des admirations et des enthousiasmes que suscite, au len-
demain de sa mort, l’art de Fauré, une telle réaction apparaît
impossible. Mais c’est précisément cette unanimité, cette apo-
théose où l’on ne perçoit pas une note discordante, qui me
troublent et éveillent quelques doutes. Ces admirations sont
sincères, évidemment, et l’accord autour de cette œuvre s’est
fait spontanément ; il n’en paraît pas moins étrange à notre
époque où les groupes, les partis, les chapelles se multiplient
et s'affrontent si violemment.
Je fais encore une autre constatation, non moins troublante
(il ne s’agit pas de mes opinions, de mes goûts personnels en
ce moment ; j'essaye simplement d’établir quelques faits ; d’ail-
leurs, j’'admire Fauré et aime beaucoup certaines de ses œuvres) :
c’est à une véritable canonisation de Fauré que nous venons
d'assister, et tous nos confrères se sont faits pour l’occasion
hagiographes.
Non seulement tout le monde trouve les mêmes raisons, les
mêmes motifs pour vanter les mérites de cet art, mais ces
louanges s’expriment toujours de la même façon; pour parler
de Fauré on dispose déjà de quelques formules qui se retrouvent
sous toutes les plumes, sous celle du jeune musicien d’avant-
garde, aussi bien que sous celle du plus timoré, du plus conser-
vateur des critiques : il y a un type de beauté fauréenne #e
varielur qu’on se transmet ainsi de l’un à lautre. Et l’em-
prise de cette image, certainement fausse, est si puissante sur
nos esprits, que si en ce moment j'essaye d'établir les carac-
tères de l’art fauréen, je ne trouve rien d’autre que ces mêmes
expressions qui ont déjà traîné partout, dans tous les discours,
dans tous les journaux, dans toutes les revues, et qu’on ne peut
entendre maintenant sans un sentiment d’irritation et de gêne.
Il faut oublier complètement ces principes, écarter cette image
124 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:
conventionnelle et se résoudre à redécouvrir cet art, à s’isoler
en face de lui, si l’on veutle maintenir vivant et le comprendre.
Je me bornerai donc ici à souligner un aspect de l’œuvre de
Fauré sur lequel on n’a pas suffisamment insisté, je crois: cet
art si personnel, si singulier, au sens strict de ce mot, est en
somme fort peu individuel. Il porte certainement l'empreinte de
la forte personnalité de l’artiste qui s’est librement exprimée à
travers lui ; mais l’action de cette personnalité a tendu précisé-
ment à développer une tradition ; c’est dans le développement,
dans l’enrichissement de cette tradition que s’est manifestée
admirablement la personnalité du musicien. On pourrait dire
que son œuvre apparaît non seulement comme le produit
du génie propre de lartiste de ses facultés d’invention et
d'organisation, mais aussi comme l'aboutissement normal,
comme l’épanouissement naturel d’une certaine culture musi-
cale, et pas uniquement nationale, française, mais européenne,
dont le compositeur ne fut que l'instrument sensible et docile, ou
plutôt, qui, en luiet grâce à lui, parvint à se réaliser complè-
tement.
L'étude de l’œuvre de Fauré, si l’on se place à ce point de
vue, apparaît particulièrement féconde : ses résultats, ses con-
clusions, en effet, dépasseront nécessairement les limites d’un
cas particulier et acquerront une signification générale, car à
travers cette œuvre traditionaliste et riche d'un passé splendide
parvenu à maturité, c’est la vie même de l’art que nous décou-
vrirons, sa démarche propre, son déplacement immanent.
*
La saison musicale à Paris fut jusqu'ici plutôt terne et morose,
et je l’aurais complètement passée sous silence, s’il n’y avait eu.
les Ballets Suédois, dont les spectacles furent l’unique évènement
de ce début de saison.
Mais l'intérêt, la signification de ces spectacles sont extra-
musicaux, extra-artistiques, plutôt, pour m'exprimer d’une façon
plus générale. Le critique, l’esthéticien n’a pas grand chose à
glaner ici ; mais le psychologue y trouve ample matière à
réflexion et à dissertations sur le thème de l'impuissance créa-
trice.
C’est précisément cette impuissance totale,. jointe à une obs-
NOTES 125
tination que rien ne rebute, à une naïve confiance en soi, à un
désir ardent de créer, — c’est tout cela qui rend si intéressante
au point de vue psychologique l’activité inlassable des Ballets
suédois. Il y a quelque chose de tragique et de comique à la fois
dans leurs efforts constamment répétés ettoujours vains, quelque
chose qui agace et nous fait rire, mais qui apparaît aussi par-
fois presque touchant : ces gens sont sincères, en effet, ils tra-
vaillent et s’acharnent, et s’imaginent très candidement que si
on les attaque, c’est qu’ils sont trop avancés et ne peuvent être
compris.
Ils font vraiment tout ce qu’ils peuvent ; ils n’ont peur de
rien, ils ne reculent devant rien ; et ne s’adressent-ils pas d’ail-
leurs aux musiciens les plus audacieux, aux peintres les plus
avancés. Mais lorsqu'on voit les résultats décevants auxquels
aboutissent leurs efforts, on comprend mieux le rôle décisif
que joue Diaghileff aux Ballets Russes et l’importance de son
action animatrice et organisatrice.
MM. Rolf de Maré et Borlin nous présentaient cette année
des ballets de Roland-Manuel, Casella, Daniel Lazarus et
Satie.
L'œuvre de Roland-Manuel, le Tournoi singulier, est très
agréable à entendre ; c’est de la jolie musique et fort bien faite,
mais j'attends plus de l’auteur d'Isabelle et Pantalon. Quant à
la chorégraphie! Il est difficile de parler d'une chose qui
n'existe qu'en intentions, qu’en tentatives jamais heureuses,
qu’en gauches efforts. Décor quelconque de Fujita qui s’ima-
gine probablement qu'on fait un décor de théâtre en agrandis-
sant une estampe.
La Jarre d'Alfredo Casella fut proclamée par certains cri-
tiques « un chef-d'œuvre » : ceci me paraît bien exagéré. Je
dirais plutôt : « le chef-d'œuvre » de Casella, d'un musicien
savant, extrêmement habile et doué d’une faculté d’adaptation
extraordinaire et qui lui permet de changer de style selon qu'il
change d’esthétique et conformément aux goûts du jour. La
Jarre (excellent décor de Chirico : la seule surprise agréable de
cette soirée) reflète l'influence de Stravinsky (Pefrouchha et aussi
Pulcinella) dont l’ombre s’étend d’ailleurs sur toute la produc-
tion de Casella.
Le balletde Daniel Lazarus (dont c’étaient les débutsau théâtre),
126 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
le Roseau, fut éreinté par la presse avec une unanimité telle que
cela seul aurait suffi à me le rendre sympathique ; mais malgré
certaines gaucheries, surtout dans l’instrumentation, bruyante
mais souvent terne et opaque, je trouve dans cette partition
fort inégale, plus d’invention musicale, — mélodique, harmo-
nique et rythmique, plus d’ardeur aussi que dans maintes
œuvres mieux équilibrées, mieux achevées. Ce qui fait grand
tort à ce ballet, c’est sa donnée, prétentieuse et puérile, son
décor, ses costumes, dignes de quelque bazar oriental de la rive
gauche.
Le couronnement, le « clou » de cette série de spectacles
devait être le ballet de Satie et de Picabia, Relâche. C'est, en
effet, une chose extrémement représentative et très significative
en son indigence et en sa platitude. Pauvre Satie ! Il sombre,
victime de sa légende. B. DE SCHLOEZER
*
*X x
CESY REVUES
ALTERNATIVE
Charles Maurras donne au Divax (novembre), sous le titre
d’Alternative, ce beau poème :
Des beaux corps et des belles dmes
Qui s’entr'appellent dans la nuit,
Regard intime, & sourde flamme,
N'éclaire pas qui te poursuit !
N'éclaire pas qui tu désires,
Crains d’être vu, mais crains de voir
Qu’Amaryllis ou le Satyre
Agile ton nuage noir !
Laisse le cœur entre les voiles
Que lui tissèrent ses pudeurs
Si la lumière d'une éloile
Peut en glacer les profondeurs.
Ou bien, courage, Amour ! éclaire
De la fureur de ton flambeau
Née au printemps des feux stellaires
Tout ce qu'attendent nos tombeaux,
Et, sur l'autel où tu t'enflammes,
Médiateur éblouissant,
À ces corps morts infuse une dme
Aux dmes mortes ce beau sang !
FRS
NOTES | 127
SUR LA PARESSE
M. André Beaunier écrit dans la REVUE Des DEUx-MONDES
(1er Décembre), à propos de l’ouvrage de M. Fiessinger sur
Les défauts, réactions de défense :
Il y a, parmi les maximes que La Rochefoucauld n’avait pas voulu
qui fussent laissées dans son recueil, un très curieux paragraphe sur la
paresse : « De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à
nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages qu’elle
cause soient très cachés. Si nous considérons attentivement son pou-
voir, nous verrons qu’elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos.
sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs... » Ces lignes ne sont-
elles pas très singulières, où l’on voit que La Rochefoucauld traite la
paresse, — et il l'appelle une passion, — la traite comme une passion très
active ? L’ardeur, la malignité, la violence de la paresse : on n’atten-
dait pas ces mots-là. S'il la compare, cette paresse, à «la rémore,
qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux », lesdits vaisseaux
ne bougent pas, mais la rémore, pour les retenir, donne
tout ce qu’elle a d'énergie. Ensuite, La Rochefoucauld paraît
venir à une idée de la paresse plus ordinaire et plus naïve : « Le repos
de la paresse, dit-il, est un charme secret de l’âme qui suspend sou-
dainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres résolu -
tions. » Il vient de la comparer à la bonace, qui est parfois plus
dangereuse aux navires que la tempête ; et c’est manière de parler, de
dire que la bonace retient les navires : elle neles fait point avancer,
voilà tout. Il ajoute : « Pour donner enfin la véritable idée de cette
passion, il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme,
qui la console de toutes ses pertes et qui luitient lieu detous ses biens. »
Le commencement et la fin de cette maxime ne vont guère ensemble ;
et c’est peut-être la raison pour quoi La. Rochefoucauld l'avait sup-
primée : elle était, par ailleurs, digne de son estime.
#
Les Cagrers pu Mois (1e Décembre) publient une confession,
écrite par Marcel Proust à treize ans. Citons :
Quelle idée vous faites-vous de la misère ? Etre séparé de maman.
Si vous n'étiez pas vous, qui voudriez-vous être ? N'ayant pas à me
poser la question, je préfère ne pas la résoudre, j'aurais cependant bien
aimé être Pline le Jeune,
Vos prosateurs favoris. George Sand, Augustin Thierry,
Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ? Pour la vie privée des
génies.
SUR ANATOLE FRANCE
De lAdieu à Anatole France que M. Georges Duhamel a
écrit pour Eurorz (15 Novembre), détachons ce passage :
128 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Il a vécu dans la tour d'ivoire, au grand scandale des uns ; il en est
sorti, à l’indignation des autres. Les professionnels du courage l’ont
parfois traité d’amateur. Les plus belles victoires du monde, ce sont
presque toujours des amateurs qui les ont remportées.
Un jour de l'an passé, il me fut donné d’assister à un curieux
entretien. Un professeur américain pressait Anatole France de mille
questions indiscrètes et le vieil homme répondait avec beaucoup de
courtoisie et de simplicité.
« Vous dites, répétait l'étranger, que l'amitié de l'Allemagne vaut
mieux que cinquante milliards. Vous ne pensiez pas ainsi en 1915.
— En 1915, avoua France, j'avais tort.
— En ce temps-là, reprit l'Américain, vous n’étiez pas d'accord avec
Romain Rolland.
Le vieil homme réfléchit une seconde et conclut d’une voix très douce :
— C’est que Romain Rolland a eu plus de courage que moi.
Il était à ce point de la vie où le sage ne se soucie plus de justifier
ou de pallier ses erreurs.
Il a peut-être commis certaines erreurs pour le plaisir de les confesser.
M. Pierre Drieu la Rochelle écrit, d'autre part, dans UN
CADAVRE :
C’est le grand-père qui a fait des économies ; mais il nous lègue une
maligne fortune d’avare. Si nous n’avions eu que lui pour vivre, pour
vivre et pour mourir ?
et M. René Johannet dans Les LETTRES (Novembre) :
Il y a une question Anatole France parce qu’on a pris une traduc-
Ÿ q P q P
tion pour un texte original.
*%
Le Prix Goncourt a été attribué à M. Thierry Sandre, secrétaire de
PAssociation des écrivains combattants, pour les trois ouvrages dont
Benjamin Crémieux rend compte ci-dessus, le prix Femina à
M. Charles Derennes pour Emile et les Autres, et le prix de l’'Humour
à M. Georges-Armand Masson, auteur du Parfait Plagiaire.
Le prix des Amis des lettres françaises, à M. Pierre Bost, auteur
d’Homicide par imprudence.
La préface au Nègre du Narcisse de Joseph Conrad, dont nous
avons publié des extraits dans notre dernier numéro (pages 746-747),
a été traduite par G. Jean-Aubry et non, comme il a été indiqué par
erreur, par Robert d'Humières.
Dans le même numéro, la photographie n° 111 est une vue de
Capel House près d’Ashford, et non de Bishopsbourne.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBEVILLE. — IMPRIMERIE F. PAILLART.
LA VIE FINANCIÈRE
Les nécessités du tirage de « La Nouvelle Revue Française » nous obligeant à livrer
à l’imprimerie le bulletin ci-dessous quinze jours avant son apparition, nous nous
bornons à ÿ insérer des aperçus d'orientation générale. Mais notre SERVICE DE
RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tous nos lecteurs pour
tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à acheter, à vendre ou à conserver,
arbitrages d'un titre contre un autre, placement de fonds, etc.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, $, rue de Vienne, Paris, VIII Arron-
dissement.
LA FRAUDE FISCALE
On dirait vraiment que, seuls, les porteurs de valeurs mobilières sont
à l’affüt de combinaisons machiavéliques qui leur permettront de trom-
per le fisc, et que les autres contribuables ne demandent qu’à s'acquitter
avec le plus magnanime empressement. Les légendes, hélas, ont la
vie dure, et il en est présentement de redoutables, tant leur rôle est
puissant dans le domaine de la politique et des finances publiques.
Parlez aujourd’hui de fraude fiscale dans les milieux où s’élaborent
péniblement des lois provisoires et des décrets éphémères, et l’on vous
fera comprendre aussitôt qu’il ne saurait être question que de celle qui
peut s’exercer sur les valeurs ? C’est peut-être parce que les porteurs de
valeurs mobilières ont un peu trop facilement accepté d’être considérés
comme taillables et corvéables à merci.
Est-ce que les valeurs ne seraient pas une forme du capital comme
tant d’autres, qu’elles doivent payer plus d’impôts et être soumises
à une inquisition fiscale plus étroite ? Demandez-le plutôt à celui
qui, ayant accumulé au cours d’une vie toute de labeur et de priva-
tions, les économies qui doivent lui assurer le pain de la vieillesse,
n’a pu acheter autre chose que des titres, après avoir parfois con-
sacré une partie de ses économies à l'acquisition d’une maisonnette ?
Mais disent nos réformateurs, qui feraient certainement mieux de
s’acharner à réduire les dépenses publiques ce qui simplifierait le
problème fiscal, — les valeurs sont d’une telle mobilité, qu’elles
permettent toutes les fraudes. Il est bien possible aussi que si l’on
u’avait pas été jusqu’à faire payer aux coupons plus de 30 c/o de leur
montant, la tentation serait moins vive d'éviter cette taxation qui sent
déjà la confiscation ? Cependant l’évasion fiscale n’est pas, quoi qu’on
en dise, un moyen bien répandu, et je vois bien la longue expérience
que j'ai de la clientèle des capitalistes, gros et petits, qu’ils paient
sans sourciller les impôts de plus en plus lourds qui frappent leurs
titres.
En tout cas, la question d’évasion des capitaux, sous une forme ou
sous une autre, ne comporte qu’une solution internationale et len-
tente paraît fort difficile entre les pays dont l'intérêt est de recevoir des
capitaux étrangers, et ceux qui veulent les conserver dans l'étendue de
leurs frontières. L'expérience de la Belgique est assez caractéristique
pour être notée. On sait que l’étude de cette question a été dévolue
par la Société des Nations à une commission spéciale nommée par elle
et dont font partie, à titre d’experts, les fonctionnaires supérieurs des
administrations fiscales de plusieurs des pays intéressés, Les avis et
conclusions de cette commission, émis en toute indépendance, ne
lient d’ailleurs pas les gouvernements eux-mêmes : « Si tous les pays
intéressés, disait décemment M. Theunis, étaient unanimement disposés
à adopter des mesures générales et réciproques, le gouvernement belge
ne pourrait qu’adhérer à tout système qui aurait pour effet d’empêcher
les fraudes, sans nuire aux intérêts de la Belgique ? Mais il n’est pas
partisan d’un accord limité à quelque pays. Un accord partiel ne pour-
rait réaliser le but qu’on se propose d'atteindre; Il ne pourrait qu’em-
pêcher les capitaux ou les valeurs mobilières des pays contractants de
se diriger vers les pays non contractants : »
Telle est l'opinion d’un homme d’Etat qui passe à bon droit pour
un homme d’affaires avisé. Je sais au surplus que, parmi les Etats dont
les délégués suivent à Genève ce grand débat, plusieurs sont déjà
parfaitement résolus à repousser toute solution de nature à porter
atteinte au secret des opérations bancaires. Parmi eux, je citerais la
Grande Bretagne, l'Italie, la Suisse, ia Hollande et la Suède. J'ajoute
que les Etats-Unis ne participent pas aux négociations.
On trouve une autre leçon dans cette même Belgique. Voici une
circulaire du directeur général belge des contributions à ses subor-
donnés, il les autorise à consentir un traitement de faveur aux capitaux
étrangers, en ramenant à 40/0 le taux de 15 c/o dont sont actuellement
passibles les intérêts des sommes déposées en Belgique. Il prescrit
même qu’une ristourne sera faite aux intéressés, c’est-à-dire aux dépo-
sants n’ayant ni domicile ni résidence dans le pays, sur simple produc-
tion d’un affidavit stipulant que les fonds leur appartenaient en propre
durant la période où les taxes ont été perçues.
Nous voici bien loin de l’accord international. Mais, je le répète, si
l’on n’avait pas taxé sans mesure les valeurs mobilières, on n’aurait pas
besoin aujourd’hui de réunir des cénacles de compétences qui discutent,
fort inutilement d’ailleurs, une question que chaque pays ne veut
résoudre que dans son intérêt propre. Et je me demande aussi ce que
la France, ce que le développement économique et la puissance finan-
cière de notre pays a gagné à la baisse des cours des valeurs, due pour
une forte part à leur surtaxation désordonnée.
PETIT COURRIER
. Paul. L. G... — Je vous conseille de prendre dès maintenant votre
bénéfice ; on voit en effet des cours plus élevés, mais il faut être pru-
dent.
87. L. Lyon. — Cette société doit procéder incessamment à l’aug-
mentation de son capital, je vous engage nettement à vous y intéresser.
LÉON VIGNEAULT
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{LES CAHIERS DU MOIS.
< | VI 5
| BUSEKOW
: LL récit, par
CARL STERNHEIM
(trad. Maurice BETz)
& Sternheim me fait vomir. »
(M. Muzcer, Hamburger. Korrespondent.) 1
ERA PTE ete ner pe nd
« M. R. de Traz, dans ses Dépaysements,,,W
‘ rapporte que, demandant à un allemand trèsif
cultivé de lui désigner les principaux écrivains}
germaniques, celui-ci lui répondit : CARE
STERNHEIM, THOMAS MANN. C’est tout.»
(D. BRAGA, Le Crapoullot, déc, 1924). : 1
- Un cahier. ÉD OP lee Sn CON ST EC © 3.501)
ENTR’ACTE
CONFESSION INÉDITE DE MARCEL PROUST
| Un cahier. A A Rd D ui 2.50)|
VIII
CRITIQUE
BILAN DE LA VIE LITTÉRAIRE EN 1924
par LOUIS MARTIN-CHAUFFIER, BERNARD FAŸ, RENÉ CREVE:
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7
N° r2
VIENT DE PARAITRE
D COLLECTION DE LA REVUE EUROPÉENNE Em
PAR
RABINDRANATH TAGORE
Traduction de MADELEINE ROLLAND
- précédée d’une étude sur l’auteur par ROMAIN ROLLAND
| Tous ceux qui s'intéressent à l’âme hindoue, tous
ceux qui veulent pénétrer dans le peuple de l’Irnde
doivent lire ce roman qui est, non seulement un
É roman poétique, mais un roman d’une très vive et
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Vieilles mœurs coloniales francaises
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RBolumE NO nn A Re AOC PS 7 PNA TAN
Voin un livre charmant et que j'ai lu avec délices. Il raconte des histoires d'amour, de servage ®
des histoires roses et noires ayant pour cadre la Martinique, l'ile antillaise française, à la veille al
de l'abolition de l'esclavage... 11 y a toutes sortes de détails curieux sur les mœurs et les types de ‘
vie coloniale, simple et pourtant fastueuse, heureuse et dangereuse, dans un climat dont le paradis
les serpents comme Ja richesse gâtait les PÉROUE par l'excès de leur pouvoir et linjusti
fe désirs. GÉRARD DA
Mn° Drasta Houël a su faire renaître, en ce roman, toute une société et toute une époque : graudk |
. voluptueux, fastueux, pleins de caprices étranges et cruels, créoles à la peau ambrée, d’une coque te
et puérile, d’une beauté ardente et languide, esclaves révoltés ou soumis, rusés ou superstitieux, mr
simples, en qui persiste l’espoir de la libération proshuee car l’action du roman se déroule à la Mag
Dr à 1848, année de l’abolition de l'esclavage. L'Howi}s
| MMMMMMMIE HIHI NRANANASRANSIARHEMIR 22,26 3628 2626 35 DE CD DE 2 92 2698 22 VE!
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- illufêré de 46 gravures anciennes
et contenant 6 mélodies du XVI siècle, |
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« I] faut sortir du Yañg, dans toute la produétion « ronsardienne » 4}
ce recueil de Poésies choisies... Je gage que c est dans ce charmant f
précieusement édité, qu “il agréera à beaucoup de relire les rythmes noubla À
(Frédéric Lefèvre, Les Nouvelles Littérai}}
- Premier volume de la colle&tion “ Prose et Vers”
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OMITÉ : GEORGES BRANDÈS, ALBERT EINSTEIN, SIGMUND FREUD,
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Brrecreur : ALBERT COHEN
ur la qualité de ses collaborateurs et la valeur des œuvres de Se
»mpérament juif qu'elle révèler:a, par le souci d'accueillir les |
vpressions diverses de l'esprit juif, par l’attention qu’elle
pportera à l'étude des problèmes que pose l'existence d’Esraël
urrmé les nations, par le tableau valable de: l’uctivilé juive duns +
les domäines de la pensée et de l’action qu’elle présentera? se
LA BRBEVUE JUIFE ES.
sera l’organe de la renaissance israélite. 14]
SOMMAIRE DU NUMERO 14 #5
DÉCLARATION, par: ALBERT COHEN
MESSAGE, par ALBERT EINSTEIN
IN MEMORIAM, par PIERRE HAMP
LES YEUX AU VENTRE, par MAX JACOB
HENRI FRANCK, par ANDRÉ SPIRE
LEPUTES DE JACOB (fragment), par PIERRE BENOIT
COMMENTAIRES
I. SILBERMANN, par JACQUES DE LACRETELLE
IL LESPUITS DE JACOB, par PIERRE BENOIT
IN. HISTOIRES JUIVES, par RAYMOND GEIGER
ENTREVUES
I."Avec BLASCO IBANEZ
CHRONIQUE POLITIQUE
: I. LES JUIFS ET LA SOCIÉTÉ@DES NATIONS
[OTES par EMMANUEL ; ARIE, GEORGES {ICATTAUI, PIERRE HAMP,
ARMAND; LUNEL, JEANFDE MENASCE.
OCUMENTS : I, INFORMATIONS. — II. LE MOUVEMENT SIONISTE,
= IL. LES LIVRES. — IV. LES REVUES. — V. LA PRESSE.
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Les Chroniques de MAURICE BoïrssarD.
4 La Critique des Livres : Editorial, par J.-J. BRoUSsON.
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Rédacteur en chef : FRÉDÉRIC LEFÈVRE
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Les Feuillétons critiques : L'Esprit des Livres, par EDMOND JALOUX.
Les Lettres françaises, par BENJAMIN CRÉMIEUX.
Chronique de la Poésie, par LUCIEN. FABRE.
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